Le chiffre de plus de quatre cents édifices commémoratifs recensés dans le département du Doubs pour la période 1939-1945 traduit une densité de mémoire remarquable. Cette prolifération s’explique d’abord par la durée et l’intensité de l’occupation allemande sur le territoire doubien, qui s’étend de juin 1940 à novembre 1944, avec des zones d’annexion directe au Reich autour de Montbéliard dès 1940. Contrairement aux départements libérés en quelques semaines durant l’été 1944, le Doubs connaît une libération progressive et sanglante, marquée par les combats de la Résistance FFI et les contre-attaques allemandes.
Chaque commune touchée par un événement sanglant ou ayant compté plusieurs victimes militaires et civiles ressentit l’obligation de matérialiser cette perte dans l’espace public. Cette progression, éprouvante, ne s’inscrivait pas dans le même récit mémoriel que la Grande Guerre.
Pourquoi le Doubs a érigé plus de 400 monuments après 1945
La répression nazie y fut particulièrement sévère. Les exécutions de résistants, les prises d’otages et les civils pris dans les feux croisés générèrent un besoin impérieux de marquer les lieux du crime et du sacrifice. Le massacre de Valdahon, où vingt-sept otages furent fusillés par la Milice et les Allemands le 27 août 1944, n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces drames localisés qui justifièrent l’érection de stèles spécifiques.
Le cadre institutionnel favorisa également cette dynamique. La loi du 25 octobre 1948, relative aux sépultures et aux opérations de sépulture, puis les circulaires ministérielles des années 1950 incitèrent les communes à recenser leurs morts de la Seconde Guerre mondiale et à prévoir leur commémoration sur les monuments existants ou de nouveaux édifices. Dans le Doubs, de nombreuses municipalités choisirent cette seconde option, parfois parce que les listes de noms devenaient trop longues pour les plaques additionnelles. La Libération du Doubs, acquise commune après commune au prix de combats meurtriers, a laissé une empreinte mémorielle particulièrement dense sur l’ensemble du territoire.
Enfin, la présence de populations réfugiées, de prisonniers de guerre revenus des stalags et de familles ayant perdu des membres dans les combats de la Libération ou dans les rangs de la France libre créa un tissu associatif actif. Les anciens résistants, regroupés dans des organisations comme l’ANACR dès 1947, militèrent pour que chaque sacrifice soit reconnu et localisé, souvent à proximité immédiate du monument aux morts de 1914-1918 déjà présent sur la place du village.
Les formes du deuil : stèles, plaques et monuments commémoratifs
Dans le Doubs, le deuil de la Seconde Guerre mondiale s’est traduit par une diversité de formes commémoratives qui reflètent tant les contraintes matérielles des années d’après-guerre que les aspirations particulières de chaque commune. Contrairement à la Grande Guerre, où le monument aux morts s’élevait souvent comme une sculpture monumentale au cœur du village, le conflit 1939-1945 a engendré des expressions plus sobres.
Les plaques de marbre ou de bronze fixées sur les façades des mairies, des églises ou des halles constituent la forme la plus répandue. On en dénombre plusieurs centaines dans le département, frappées d’inscriptions lapidaires énumérant les patronymes des disparus, parfois distingués selon leur statut.
Les stèles isolées, érigées sur des parcelles communales ou à l’orée des cimetières, représentent une seconde catégorie significative. Plus modestes que leurs aînées de 14-18, elles privilégient fréquemment le parallélépipède de granit à la colonne ou au poilu en pied. À Pontarlier, la stèle du Souvenir Français élevée au carré militaire du cimetière Saint-Bénigne associe les noms des morts des deux conflits mondiaux.
| Type de monument | Description | Matériaux courants | Exemples dans le Doubs |
|---|---|---|---|
| Plaques de mairie ou d’église | Plaque additionnelle fixée sur un édifice public | Marbre, bronze, aluminium | Plupart des communes |
| Stèles isolées | Monument autonome dans le cimetière ou sur la place | Granit, pierre locale | Pontarlier, Morteau, Maîche |
| Extensions de monuments 14-18 | Ajout de colonnes ou de plaques au monument existant | Même matériau que l’édifice | Besançon, Pontarlier |
| Monuments résistants | Stèles dédiées aux fusillés ou déportés | Granit avec croix de Lorraine | Plateau de Chaudanne, cimetière des Chaprais |
| Monuments urbains | Édifice sculpté de grande taille | Pierre de Chailluz, bronze | Boulevard Clemenceau à Besançon |
Les noms gravés dans la pierre
Sur les stèles et plaques commémoratives du Doubs, la Seconde Guerre mondiale a laissé une empreinte plus hétérogène que celle de 1914-1918. Le conflit répartit ses victimes entre plusieurs catégories distinctes, reflétant la complexité d’une guerre qui mêlait front militaire, occupation, résistance intérieure et persécutions racistes.
Les pertes militaires du Doubs se concentrent majoritairement dans la drôle de guerre et la campagne de France de mai-juin 1940. Les régiments francs-comtois, héritiers de ceux qui s’étaient illustrés en 14-18, subirent des pertes sévères lors de la retraite. À Montbéliard, le monument aux morts du cimetière Saint-Maimbœuf porte les noms de plusieurs soldats tombés entre septembre 1939 et juin 1940, dont plusieurs du 35e Régiment d’Infanterie, unité traditionnellement rattachée au Doubs. Ces hommes, mobilisés dans le cadre de l’armement français de 1939-1945, moururent souvent dans des conditions de désorganisation extrême. Leur sacrifice est aujourd’hui rappelé sur les monuments locaux à l’initiative des résistants du Doubs et des associations de mémoire.
La catégorie la plus spécifique aux monuments de 1939-1945 demeure celle des résistants. Le Doubs, territoire de montagne frontalier, constitua un maillage dense de réseaux de la Résistance, particulièrement actifs à partir de 1943. Les noms qui figurent sur les stèles sont ceux de jeunes recrutés dans les réseaux de la Résistance, de passeurs arrêtés à la frontière suisse, de maquisards tombés lors des combats de libération. À Besançon, la plaque apposée sur le mur du cimetière des Chaprais énumère vingt-trois fusillés par les Allemands entre 1941 et 1944. D’autres noms, oubliés faute de documents ou parce que les familles n’ont pas osé réclamer leur inscription, continuent d’être retrouvés par les généalogistes et les archives départementales, montrant que le travail de mémoire n’est jamais définitivement achevé. Les déportés du Doubs, résistants ou civils raflés, figurent souvent sur des plaques distinctes, parfois inaugurées avec plusieurs décennies de retard. Leur inscription constitue un acte de reconnaissance tardive mais essentiel, qui complète le tableau des victimes locales. Ces plaques, souvent financées par des souscriptions familiales ou associatives, témoignent d’une mémoire militante qui refuse de laisser disparaître les visages de ceux que le nazisme avait voulu réduire au silence.
Les artistes et architectes derrière les monuments
La création des monuments aux morts du second conflit mondial dans le Doubs a mobilisé des artistes et architectes souvent issus de la région, désireux de traduire dans la pierre un deuil différent de celui de 1914-1918. Où le précédent cycle monumental privilégiait le poilu victorieux ou le soldat en appui de baïonnette, l’après-1945 appelle une esthétique plus sobre, parfois dépouillée.
À Besançon, le monument érigé en 1949 sur le boulevard Clemenceau résulte du concours ouvert par la municipalité sous l’égide de l’association des Combattants et victimes de guerre. L’architecte bisontin Jean Faucher conçoit un édifice en pierre de Chailluz où deux figures de bronze encadrent une stèle centrale : le résistant armé et la déportée en haillons. Le choix d’une symbolique dualiste — combat et souffrance — rompt avec la statuaire univoque du précédent conflit.
Dans les communes rurales, l’artisanat local supplée souvent l’absence de commandes artistiques ambitieuses. Le tailleur de pierre de Villers-le-Lac, Émile Tary, réalise ainsi entre 1947 et 1952 plusieurs monuments dans le Haut-Doubs. Son style caractéristique — stèle rectangulaire surmontée d’une croix de Lorraine stylisée, noms gravés en lettres romaines — constitue presque un standard du secteur.
L’originalité de certaines réalisations tient précisément à l’intégration du paysage comtois comme élément structurant du deuil. À Saint-Point, le monument de 1948 utilise le tuf local pour s’harmoniser avec l’église romane voisine. La mémoire du second conflit s’inscrit ainsi dans des cadres spatiaux familiers.
Entre commémoration et oubli : l’évolution des pratiques mémorielles depuis 1945
Dès la Libération, les communes du Doubs se sont retrouvées confrontées à une question délicate : comment honorer les morts d’un conflit qui n’avait pas fini de livrer ses secrets ? Contrairement à 1918, où l’armistice marquait une rupture nette, 1944-1945 laissait dans le flou de nombreuses disparitions — fusillés sommaires, déportés dont on ignorait le sort, résistants tombés sous des identités clandestines.
Les années 1950 marquent un tournant avec la politique de « réconciliation nationale » voulue par le gouvernement de la IVe République, mais cette période reste paradoxale dans le Doubs. D’un côté, les cérémonies du 8 mai 1945 s’institutionnalisent, avec une participation massive des associations d’anciens combattants et des comités locaux du Souvenir Français. De l’autre, la mémoire résistante s’efface progressivement au profit d’un récit national centré sur l’armée régulière et la Libération.
Le choc des années 1960-1970 provient de l’irruption de la mémoire juive et de la découverte systématique des crimes nazis. Le procès d’Auschwitz à Francfort (1963-1965), suivi du film « Nuit et Brouillard », modifie profondément la perception locale. À Besançon, l’ancienne caserne Ruty devient l’objet d’une première réflexion patrimoniale qui aboutira en 1971 à l’installation d’une plaque commémorative sur le mur d’enceinte — plaque aujourd’hui intégrée au parcours mémoriel de la Citadelle.
La décennie 1990 constitue une seconde rupture. La loi Gayssot de 1990, suivie de la loi du 13 juillet 2000 relative à la reconnaissance de la Nation envers les « Justes », incite les collectivités à inventorier et parfois à réhabiliter des monuments négligés. Le Doubs compte à cette époque plusieurs dizaines de plaques ou stèles de la Seconde Guerre mondiale classées à l’inventaire général du patrimoine culturel. Cette inflation patrimoniale ne va pas sans tensions : à Audincourt en 1998, l’ajout de noms de résistants communistes sur le monument municipal provoque un débat houleux au conseil municipal, réglé finalement par l’installation d’une plaque distincte.
Visiter ces monuments aujourd’hui : un parcours mémoriel
Parcourir le Doubs à la recherche de ses monuments de 1939-1945, c’est tracer un itinéraire où chaque halte révèle une facette différente du conflit. À Besançon, le mémorial du cimetière des Chaprais concentre les sépultures de résistants exécutés et de déportés morts en captivité. Plus à l’est, le monument de Pontarlier honore les fusillés du 26 septembre 1943, exécutés en représailles après l’attentat contre le Feldkommandant.
Le nord du département offre un contraste saisissant entre mémoire rurale et mémoire industrielle. Dans les villages du pays de Montbéliard, les plaques commémoratives dans les églises énumèrent les disparus des combats de juin 1940 et les victimes de la répression nazie, tandis qu’à Sochaux, le monument érigé près des usines Peugeot rappelle la conversion à l’effort de guerre et les bombardements alliés de 1943-1944.
Pour organiser ce parcours, le département dispose désormais d’outils de médiation inédits. Le guide du tourisme mémoriel dans le Doubs recense les principaux sites ouverts au public, de la nécropole nationale de Douaumont aux monuments communaux les plus modestes. Certaines municipalités ont développé des parcours de randonnée thématiques.
La fréquentation de ces sites reste inégale selon les saisons et les calendriers commémoratifs. Le 8 mai rassemble encore des cortèges dans les bourgs-centres, mais les cérémonies du 18 juin ou du 11 novembre intègrent désormais systématiquement l’hommage aux morts de la Seconde Guerre mondiale. Pour le visiteur isolé, le monument découvert par hasard, sans public ni cérémonie, offre souvent une intensité plus brute, celle du silence et de la pierre brute confrontée seule à l’herbe qui repousse. Les associations du Souvenir Français veillent à ce que ces lieux ne sombrent pas dans l’anonymat : entretien des sépultures, fleurissement des stèles, organisation des cérémonies officielles et transmission auprès des écoles constituent le quotidien d’un devoir de mémoire qui se pratique sur le terrain.



