Le departement du Doubs, classe en zone interdite des juin 1940, fut le theatre d’une resistance acharnee contre l’occupant nazi. Des hommes et des femmes de toutes origines sociales s’engagerent dans une lutte clandestine au peril de leur vie.

Cet article rend hommage aux resistants du Doubs en retrancant leurs parcours, leurs reseaux et leurs sacrifices. Des premiers actes de desobeissance aux combats de la Liberation, leur courage constitue un heritage que le Souvenir Francais du Doubs s’attache a preserver et a transmettre. Pour comprendre le contexte general de cette periode, consultez notre article sur la Seconde Guerre mondiale dans le Doubs.

La Resistance dans le Doubs ne fut pas un mouvement uniforme. Elle prit des formes multiples — renseignement, passages clandestins, sabotage, maquis armes — et mobilisa des reseaux interconnectes qui fonctionnaient dans le plus grand secret.

Figures marquantes de la Resistance doubiste

Les chefs de reseaux et organisateurs

Parmi les figures centrales de la Resistance dans le Doubs, plusieurs profils se distinguent par leur courage et leur determination. Henri Fertet, lyceen bisontin de seize ans, rejoignit les rangs des Francs-Tireurs et Partisans (FTP) en 1943. Arrete par la Gestapo apres une operation de sabotage sur une voie ferree, il fut condamne a mort et fusille le 26 septembre 1943 a la Citadelle de Besancon.

Sa derniere lettre a ses parents, ecrite quelques heures avant son execution, reste l’un des temoignages les plus poignants de la Resistance franc-comtoise. Il y ecrivit : “Je meurs pour ma Patrie. Je veux une France libre et des Francais heureux.” Cette lettre fut lue lors de la ceremonie d’entree au Pantheon des resistants en 2015.

“Chers parents, ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si courageux que, sans aucun doute, vous voudrez encore l’etre davantage pour que mon sacrifice ne soit pas inutile.” — Henri Fertet, lettre du 26 septembre 1943, citee dans Lettres de fusilles (Editions de Minuit)

Marcel Simon, instituteur a Montbeliard, organisa des 1941 un reseau de collecte de renseignements pour le compte du Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA) de la France libre. Son metier lui permettait de circuler sans eveiller les soupcons. Il transmit pendant deux ans des informations sur les mouvements de troupes et les installations industrielles allemandes.

Le commandant Gruet, officier de reserve, prit la tete d’un groupe de resistants dans le secteur de Pontarlier. Il organisa les filieres de passage vers la Suisse et coordonna les actions de sabotage sur les voies de communication. Arrete en 1944, il fut deporte a Buchenwald d’ou il ne revint pas.

Les figures meconnues : artisans, ouvriers, paysans

La Resistance ne fut pas l’affaire des seuls intellectuels ou militaires. Des artisans, des ouvriers, des paysans s’engagerent au quotidien. Robert Cuenot, fermier du Haut-Doubs, cachait des aviateurs allies dans sa grange et les guidait de nuit vers la frontiere suisse. Lucien Bobillier, horloger a Morteau, fabriquait de faux papiers d’identite dans son atelier.

Ces hommes ne cherchaient ni la gloire ni la reconnaissance. Ils agissaient par conviction patriotique et par refus visceral de l’oppression. Beaucoup d’entre eux ne furent jamais officiellement reconnus comme resistants apres la guerre.

FigureProfessionActivite de ResistanceSort
Henri FertetLyceen (16 ans)Sabotage ferroviaire, FTPFusille a la Citadelle, sept. 1943
Marcel SimonInstituteurRenseignement pour le BCRASurvecu, decore apres guerre
Commandant GruetOfficier de reserveFilieres d’evasion, sabotageDeporte a Buchenwald, mort
Robert CuenotFermierPassage d’aviateurs alliesSurvecu
Lucien BobillierHorlogerFabrication de faux papiersArrete en 1944, deporte
Denise LorachInfirmiereSoins aux maquisards, liaisonSurvecue, Medaille de la Resistance

Les femmes dans la Resistance du Doubs

Le role des femmes dans la Resistance doubiste fut longtemps sous-estime par l’historiographie officielle. Pourtant, elles occuperent des fonctions essentielles sans lesquelles les reseaux n’auraient pas pu fonctionner.

Les agents de liaison feminines transportaient des messages, des armes et des faux papiers dissimules dans des paniers ou sous leurs vetements. Leur apparence — souvent de jeunes femmes ou des meres de famille — leur permettait de passer les controles allemands plus facilement que les hommes.

“Les femmes de la Resistance furent les chevilles ouvrieres de l’ombre. Sans elles, aucun reseau n’aurait tenu plus de quelques semaines.” — Francois Marcot, historien, La Resistance et les Francais, Annales litteraires de l’Universite de Besancon, 1995

Denise Lorach, infirmiere a Besancon, soigna les blesses des maquis tout en servant d’agent de liaison entre les groupes de resistants de la ville et ceux des forets environnantes. Elle cachait les messages dans des pansements et des boites de medicaments. Apres la guerre, elle recut la Medaille de la Resistance.

Des femmes servirent egalement d’hebergeuses, cachant chez elles des resistants recherches, des prisonniers de guerre evades ou des familles juives. Ces hebergeuses risquaient la deportation pour elles et leurs proches. Plusieurs furent arretees et envoyees au camp de Ravensbruck.

D’autres femmes participerent directement aux actions armees. Dans le maquis du Lomont, des jeunes femmes assuraient la logistique, le ravitaillement et parfois le maniement des armes. Leur contribution ne fut reconnue qu’a titre posthume pour beaucoup d’entre elles.

Paysage du Haut-Doubs avec sentier forestier emprunte par les resistants et passeurs pendant la Seconde Guerre mondiale

Les passeurs : filieres d’evasion vers la Suisse

La proximite de la frontiere suisse fit du Doubs un departement cle pour les filieres d’evasion. Des centaines de personnes — prisonniers de guerre evades, aviateurs allies abattus, resistants recherches, familles juives — furent guidees a travers les montagnes du Haut-Doubs vers la neutralite helvetique.

Les itineraires clandestins

Les passages s’effectuaient principalement dans trois secteurs. Le secteur de Pontarlier offrait des cols accessibles mais surveilles. Le secteur de Morteau-Villers-le-Lac presentait des gorges profondes et des forets denses qui facilitaient la discretion. Le secteur de Maiche permettait de rejoindre le canton de Berne par des chemins de contrebandiers ancestraux.

Les passeurs connaissaient chaque sentier, chaque rocher, chaque cloture. Ils operaient de nuit, par petits groupes de trois a cinq personnes. Un passage durait en moyenne quatre a six heures de marche dans des conditions souvent eprouvantes — froid, neige, obscurite totale.

La Resistance locale organisa ces passages de maniere methodique. Des “boites aux lettres” — lieux de rendez-vous preetablis — permettaient de prendre en charge les evades. Des fermiers du Haut-Doubs hebergeaient les fugitifs une nuit avant le passage. Le lendemain, un passeur les guidait jusqu’a la frontiere.

Le prix du passage

Le danger etait reel et permanent. Les patrouilles allemandes et les douaniers collaborationnistes surveillaient la frontiere. Plusieurs passeurs furent arretes et fusilles. D’autres furent denonces par des indicateurs locaux travaillant pour la Gestapo.

“Chaque passage etait un pari sur la vie. Nous savions qu’a chaque fois, nous pouvions ne pas revenir. Mais nous ne pouvions pas laisser ces gens a leur sort.” — Temoignage d’un passeur du Haut-Doubs, recueilli par le Musee de la Resistance de Besancon, archives orales

On estime que les filieres du Doubs permirent le passage de plusieurs milliers de personnes entre 1940 et 1944, dont plusieurs centaines de familles juives. Ce chiffre reste approximatif en raison du secret qui entourait ces operations. Le recueil de temoignages et le dialogue memoriel contribuent aujourd’hui a reconstituer ces parcours individuels.

Reseaux de renseignement lies a Londres et a De Gaulle

Le Doubs accueillit plusieurs reseaux de renseignement lies a la France libre du general de Gaulle et aux services secrets britanniques. Ces reseaux collectaient des informations militaires et industrielles qu’ils transmettaient a Londres par radio clandestine ou par courrier achemine via la Suisse.

Le reseau Alliance, l’un des plus importants reseaux de renseignement francais, disposait d’antennes dans le Doubs. Ses agents recueillaient des donnees sur les garnisons allemandes, les depots de munitions, les mouvements de trains et les usines travaillant pour l’effort de guerre nazi.

Le BCRA (Bureau Central de Renseignements et d’Action), dirige depuis Londres par le colonel Passy, coordonnait les activites de renseignement de la France libre. Des agents parachutes furent envoyes dans le Doubs pour structurer les reseaux locaux, former les operateurs radio et organiser les parachutages d’armes.

ReseauRattachementMission principaleZone d’action dans le Doubs
AllianceFrance libre / MI6Renseignement militaireBesancon, Pontarlier
BCRADe Gaulle / LondresCoordination, parachutagesEnsemble du departement
MithridateArmee secreteRenseignement industrielMontbeliard (usines Peugeot)
Reseau CometeAllies / BelgiqueEvasion d’aviateurs alliesHaut-Doubs, frontiere suisse

Les usines Peugeot de Sochaux-Montbeliard, requisitionnees par les Allemands pour produire des vehicules militaires, constituaient une cible de renseignement prioritaire. Des ouvriers resistants transmettaient les plans de production, les horaires de livraison et les points faibles des installations. Ces informations permirent aux Allies de planifier des bombardements cibles.

La radio clandestine representait le moyen de communication le plus rapide mais aussi le plus dangereux. Les Funkpeilwagen (vehicules de detection radio-goniometrique) allemands parcouraient les rues de Besancon pour localiser les emetteurs. Les operateurs radio ne devaient jamais emettre plus de vingt minutes depuis le meme emplacement.

Les maquis armes du Jura et du Lomont

A partir de 1943, la Resistance armee se structura dans les forets et les montagnes du Doubs. L’instauration du Service du Travail Obligatoire (STO) en fevrier 1943, qui contraignait les jeunes Francais a partir travailler en Allemagne, provoqua un afflux de refractaires vers les maquis.

Le maquis du Lomont

Le massif du Lomont, entre Montbeliard et la vallee du Doubs, devint l’un des principaux foyers de resistance armee du departement. Sous le commandement de chefs locaux rattaches a l’Armee secrete puis aux Forces francaises de l’Interieur (FFI), les maquisards menerent des operations de sabotage contre les voies de communication et les lignes telephoniques allemandes.

Le maquis du Lomont regroupait a son apogee plusieurs centaines de combattants organises en sections et en compagnies. L’armement, longtemps insuffisant, fut progressivement ameliore grace aux parachutages allies coordonnes avec Londres. Des conteneurs d’armes — mitraillettes Sten, fusils, explosifs, munitions — etaient largues de nuit sur des terrains balisees par des feux.

Les combats de l’ete 1944

L’ete 1944 marqua l’intensification des combats. Apres le debarquement de Normandie le 6 juin, les maquis recurent l’ordre de multiplier les actions pour desorganiser les arrieres allemands. Les routes, les ponts et les voies ferrees du Doubs furent systematiquement sabotes pour entraver les mouvements de troupes ennemies.

La repression allemande fut feroce. Des operations de ratissage furent lancees contre les maquis. Des villages soupconnes d’aider les resistants furent incendies. Des otages civils furent executes en represailles. Le maquis du Lomont subit de lourdes pertes lors de l’offensive allemande d’aout 1944.

Ces combats participerent neanmoins a la liberation du Doubs a l’automne 1944, en fixant des forces ennemies et en preparant le terrain pour l’avance des troupes alliees et de la 1ere Armee francaise du general de Lattre de Tassigny.

La Citadelle de Besancon lieu de detention et d'execution de resistants pendant la Seconde Guerre mondiale

La repression : arrestations, deportations et executions

La repression de la Resistance dans le Doubs fut conduite par la Gestapo (police secrete d’Etat), la Sipo-SD (service de surete) et la Feldgendarmerie (police militaire), avec la complicite de collaborateurs francais et de la Milice de Vichy.

La Citadelle de Besancon : lieu de detention et d’execution

La Citadelle de Besancon, chef-d’oeuvre de Vauban, fut transformee par les Allemands en lieu de detention et d’execution. Entre 1941 et 1944, une centaine de resistants y furent fusilles. Parmi eux, le jeune Henri Fertet et ses compagnons des FTP, fusilles le 26 septembre 1943.

Les condamnes etaient enfermes dans les casernements de la Citadelle avant d’etre conduits au poteau d’execution a l’aube. Beaucoup ecrivirent une derniere lettre a leurs proches. Ces lettres, conservees dans les archives, constituent des documents historiques d’une valeur inestimable.

Aujourd’hui, un memorial de la Resistance et de la Deportation occupe les locaux de la Citadelle. Ce musee retrace l’histoire de la Resistance dans le Doubs et rend hommage aux fusilles. Les noms de chaque victime sont graves dans la pierre.

Les deportations

Les resistants qui ne furent pas executes sur place furent deportes vers les camps de concentration du Reich. Les principaux camps de destination etaient Buchenwald, Dachau, Mauthausen pour les hommes, et Ravensbruck pour les femmes. Le taux de mortalite y etait effroyablement eleve.

Depuis Besancon, les deportes transitaient par le camp de Compiegne-Royallieu avant d’etre charges dans des wagons a bestiaux en direction de l’Allemagne. Le voyage durait plusieurs jours dans des conditions inhumaines — sans nourriture, sans eau, dans une promiscuite etouffante.

On estime que plusieurs centaines de resistants du Doubs furent deportes entre 1940 et 1944. Beaucoup ne revinrent jamais. Ceux qui survecurent porterent a vie les sequelles physiques et psychologiques de l’internement.

Le role de la Milice et des denonciations

La Milice francaise, creee par le regime de Vichy en janvier 1943, participa activement a la traque des resistants dans le Doubs. Composee de collaborateurs zeles, elle disposait d’informateurs locaux et n’hesitait pas a recourir a la torture pour obtenir des aveux.

Les denonciations anonymes constituerent l’un des principaux dangers pour les resistants. Un voisin jaloux, un collegue rancunier ou un indicateur interesse pouvaient provoquer l’arrestation de tout un reseau. La Resistance dans le Doubs fut autant menacee par l’ennemi exterieur que par la trahison interieure.

Heritage et memoire des resistants du Doubs

La memoire des resistants du Doubs est entretenue par de multiples acteurs — institutions, associations, collectivites locales. Le Souvenir Francais joue un role central dans la preservation de cet heritage a travers l’entretien des tombes, des monuments et l’organisation de commemorations et ceremonies.

Lieux de memoire

Besancon et le departement du Doubs comptent de nombreux lieux de memoire lies a la Resistance. Le Musee de la Resistance et de la Deportation de la Citadelle, inaugure en 1971 a l’initiative de Denise Lorach, ancienne deportee, constitue le principal lieu de memoire regional. Il rassemble des documents, des objets et des temoignages sur la Resistance dans le Doubs.

Des plaques commemoratives sont apposees sur les murs de Besancon, aux endroits ou des resistants furent arretes ou tues. Des steles jalonnent les routes du departement, marquant les lieux d’embuscades, de parachutages ou d’executions sommaires.

Rues et lieux publics

De nombreuses rues, places et etablissements scolaires du Doubs portent les noms de resistants locaux. A Besancon, la rue Henri Fertet rappelle le sacrifice du jeune lyceen fusille a seize ans. A Montbeliard, des rues portent les noms de chefs de maquis et d’agents du renseignement.

Cette toponymie constitue un acte de memoire quotidien. Chaque Doubiste qui emprunte ces rues croise, parfois sans le savoir, le nom d’un homme ou d’une femme qui donna sa vie pour la liberte. La Resistance en Franche-Comte s’inscrit dans un heritage regional plus large que ces lieux incarnent au quotidien. L’organisation des réseaux de résistance dans le Doubs — Stockbroker, Comète, Burgundy, maquis du Lomont et d’Arguel — est détaillée dans notre dossier complet sur les réseaux de Résistance et maquis dans le Doubs 1942-1944.

Transmettre la memoire aux jeunes generations

La transmission de la memoire resistante aux jeunes generations constitue un enjeu majeur. Les derniers temoins directs disparaissent. Il revient desormais aux historiens, aux associations et aux enseignants de maintenir vivante cette memoire.

Le Souvenir Francais du Doubs organise regulierement des ceremonies auxquelles participent des scolaires. Des parcours pedagogiques sont proposes dans les lieux de memoire. Des expositions itinerantes circulent dans les colleges et les lycees du departement.