Le Doubs, département frontalier de la Suisse, a connu une occupation allemande marquée par une géographie propice à la clandestinité. Les forêts du Lomont, les vallées encaissées du Doubs et de la Loue, les plateaux calcaires du Jura, et surtout la proximité immédiate de la frontière helvétique ont favorisé l’émergence de réseaux de Résistance dès les premiers mois de 1940. Ces hommes et ces femmes, souvent issus du monde rural, de la classe ouvrière bisontine ou des professions libérales, ont transformé un territoire d’apparence paisible en un espace de lutte quotidienne contre l’occupant.
La mémoire de ces combattants reste vivante grâce au travail des associations patriotiques, aux archives départementales et aux témoignages familiaux transmis de génération en génération. Parmi les traces matérielles qui subsistent, les ex-voto et objets mémoriels issus de la Résistance, conservés dans notre patrimoine populaire témoignent encore de l’engagement quotidien et de la foi qui animait ces femmes et ces hommes dans leur lutte.
Le Doubs sous occupation (1940-1942)
Dès l’armistice du 22 juin 1940, le Doubs se retrouve intégralement en zone occupée. L’armée allemande installe ses quartiers à Besançon et déploie des garnisons dans les principales villes du département : Montbéliard, Pontarlier, Morteau. Les réquisitions de denrées alimentaires, de chevaux et de logements touchent rapidement les populations rurales, tandis que l’industrie bisontine — notamment l’horlogerie — est mise au service de l’économie de guerre allemande.
La ligne de démarcation est certes située plus au sud, mais la frontière suisse, elle, est immédiatement présente et représente à la fois un espoir et un danger. Dès juillet 1940, des candidats à l’évasion tentent de franchir clandestinement la frontière pour rejoindre l’Afrique du Nord ou l’Angleterre. Les premières tentatives sont souvent solitaires, improvisées, parfois mortelles. Les gardes-frontières allemands tirent à vue sur ceux qu’ils repèrent dans la nuit.
Dans ce contexte d’oppression, les premiers actes de résistance restent individuels et spontanés : distribution de tracts, écoute clandestine de la BBC, aide ponctuelle à des prisonniers de guerre évadés. Les mesures antisémites et l’instauration du Service du travail obligatoire (STO) à partir de 1942 provoquent une radicalisation progressive d’une partie de la population, qui bascule d’une résistance passive à une résistance organisée.
Les premières formes de résistance
Les premiers groupes structurés se forment dès l’automne 1940, autour de figures locales : des instituteurs, des cheminots, des curés, des médecins de campagne. Ils collectent des renseignements sur les mouvements de troupes et les positions des aérodromes, organisent la distribution clandestine de journaux comme Libération ou Combat, et mettent en place les premières filières d’hébergement pour les prisonniers évadés et les réfractaires au STO.
La Résistance en Franche-Comté offre une vue d’ensemble régionale indispensable pour replacer ces initiatives dans leur contexte : la Franche-Comté, avec ses deux départements frontières — le Doubs et le Haut-Rhin — devient rapidement une zone stratégique majeure pour les services alliés à Londres.
Ces pionniers de la résistance franc-comtoise prennent des risques considérables dès leurs premiers gestes. Une dénonciation, un contrôle de routine, et c’est l’arrestation, l’interrogatoire, souvent la déportation. Les résistants du Doubs illustrent ces destins individuels, entre engagement précoce et parcours souvent tragiques, entre victoire et sacrifice ultime.
Les grands réseaux : Stockbroker, Comète, Burgundy
À partir de 1942, des réseaux structurés s’implantent solidement dans le Doubs, en lien direct avec les services alliés à Londres. Le réseau Stockbroker, lié au Special Operations Executive (SOE) britannique, est particulièrement actif dans la région bisontine. Ses agents recrutent des informateurs dans les usines et sur les voies ferrées, et transmettent des renseignements précieux sur les mouvements de troupes et les installations militaires allemandes.
Le réseau Comète se spécialise dans l’évasion d’aviateurs alliés abattus au-dessus du territoire. Ses membres organisent une chaîne humaine depuis la Belgique jusqu’aux Pyrénées, en passant par le Doubs : ils hébergent les aviateurs dans des fermes isolées, les équipent de faux documents et les guident jusqu’à la frontière suisse. Chaque maillon de cette chaîne risque sa vie pour des hommes qu’il ne connaît pas.
Le réseau Burgundy, plus tardif, se concentre sur les parachutages d’armes et d’explosifs dans les zones montagneuses du Doubs et du Jura. Les agents SOE parachutés coordonnent les réceptions nocturnes sur des terrains dégagés, en liaison avec les groupes de maquisards qui attendent les containers d’armes avec impatience.
Ces organisations fonctionnent en cellules étanches, chaque membre ne connaissant que ses contacts directs. Cette structure en cloisonnement limite les dégâts en cas d’arrestation, mais rend aussi la coordination complexe.
Les maquis du Doubs : Lomont, Arguel et autres
Les maquis du Lomont et d’Arguel constituent les principaux foyers de résistance armée dans le département. Installés dans des fermes isolées, des granges abandonnées et des clairières inaccessibles, ces groupes comptent entre trente et deux cents hommes selon les périodes. Les maquisards sabotent les voies ferrées, font dérailler des convois militaires et harcèlent les patrouilles allemandes.
Le maquis de Lomont, sur le plateau calcaire au nord de Besançon, est l’un des mieux organisés de la région. Il reçoit des parachutages d’armes britanniques à partir du printemps 1943 et dispose d’une structure militaire hiérarchisée sous le commandement d’officiers professionnels. La vie quotidienne y est rude : le froid des hivers comtois est particulièrement éprouvant pour des hommes qui dorment dans des granges sans chauffage, nourris de vivres apportés clandestinement par les habitants des villages voisins.
D’autres maquis plus modestes existent aux environs de Pontarlier et de Morteau, dans la zone du Haut-Doubs. Ces groupes bénéficient de la solidarité des populations rurales, qui ferment les yeux sur leur présence et leur fournissent nourriture et renseignements au péril de leur vie. La coordination entre ces groupes dispersés s’améliore nettement à partir de l’été 1944, avec l’arrivée de nouveaux officiers parachutés et l’unification progressive sous l’étendard des Forces françaises de l’intérieur (FFI).
Le rôle des FFI dans le Doubs
Les Forces françaises de l’intérieur unifient progressivement les différents mouvements de résistance à partir de l’automne 1943. Dans le Doubs, les FFI organisent des actions de plus grande envergure à l’été 1944, en anticipation du débarquement allié en Provence (15 août 1944) qui va accélérer la libération de la région.
Les FFI du Doubs mènent des opérations de sabotage coordonnées contre les réseaux ferroviaires et routiers utilisés par l’armée allemande pour son repli. Des ponts sont minés, des transformateurs sabotés, des lignes téléphoniques sectionnées. Ces actions ralentissent considérablement les mouvements de troupes ennemies et facilitent l’avance des Alliés.
La libération du Doubs permet de comprendre comment ces actions clandestines ont préparé concrètement le dénouement militaire de l’automne 1944 : sans le travail de sape des maquis et des réseaux, la libération du département aurait coûté bien plus de vies.
Les filières d’évasion vers la Suisse
Les filières d’évasion empruntent principalement les sentiers forestiers du Haut-Doubs et les vallées qui mènent vers la frontière suisse. Des passeurs locaux — souvent des paysans, des bûcherons ou des douaniers complices — guidaient les évadés à travers des itinéraires clandestins, généralement de nuit et par mauvais temps pour brouiller les pistes.
Le canton de Quingey, traversé par les filières d’évasion vers la Suisse, conserve encore aujourd’hui des traces de ces passages clandestins dans la mémoire orale des familles. Les sentiers balisés d’aujourd’hui suivent parfois les mêmes itinéraires que ceux empruntés dans l’obscurité par des aviateurs canadiens ou britanniques, des résistants pourchassés ou des familles juives fuyant les rafles.
Les risques étaient immenses à chaque franchissement. Les gardes-frontières allemands, appuyés par des informateurs, quadrillaient la zone. Des dénonciations permettaient régulièrement d’arrêter des convois entiers de fugitifs. Malgré ces dangers, plusieurs centaines de personnes ont ainsi réussi à rejoindre la liberté par cette voie, dont de nombreux résistants blessés ou compromis par des arrestations dans leurs réseaux.
La répression nazie : arrestations et déportations
La Gestapo et la Milice intensifient leur répression à partir de 1943, à mesure que les réseaux de résistance se renforcent. Des rafles à Besançon, Montbéliard et Pontarlier entraînent l’arrestation de plusieurs centaines de résistants et de civils suspectés de complicité. Les prisons de Besançon — notamment la prison de la Butte — servent de lieux de détention et d’interrogatoire avant le transfert vers les camps de concentration.
Les interrogatoires menés par la Gestapo au 22 rue de la Préfecture à Besançon sont d’une brutalité systématique. Nombre de résistants meurent sous la torture sans avoir livré leurs contacts. D’autres sont fusillés au polygone de la Citadelle de Besançon, dont les murs portent encore les traces de ces exécutions. Des centaines d’hommes et de femmes du Doubs ont été déportés vers Dachau, Buchenwald, Ravensbrück et d’autres camps de l’Est, dont beaucoup ne sont jamais revenus.
La mémoire de ces victimes est perpétuée chaque année lors des cérémonies commémoratives, notamment lors de la Journée nationale du Souvenir des victimes et héros de la déportation, le dernier dimanche d’avril.
La libération de Besançon (septembre 1944)
Les troupes françaises de la 1re Armée, commandées par le général de Lattre de Tassigny et comprenant des unités d’Afrique du Nord, remontent la vallée du Rhône à partir du 15 août 1944 et convergent vers la Franche-Comté. Appuyées par les FFI locales qui assurent le guidage et le renseignement, elles entrent dans Besançon le 7 septembre 1944 après plusieurs jours de combats de rue contre les derniers éléments allemands retranchés dans la Citadelle et dans les faubourgs.
La Seconde Guerre mondiale dans le Doubs rappelle le contexte départemental de ces journées décisives : la libération de Besançon ne fut que le point culminant de quatre années d’occupation, de résistance et de souffrance pour l’ensemble de la population du département.
La libération complète du département s’achève fin septembre 1944 avec la reddition des dernières poches de résistance allemande dans le Haut-Doubs. Les cérémonies de libération mêlent joie populaire et recueillement pour les disparus : les familles des déportés attendent avec angoisse des nouvelles qui, pour beaucoup, ne viendront jamais.


