Jean-Marc Dutertre, 51 ans, est archéologue préventif à l’INRAP Grand Est, basé à l’antenne de Besançon. Spécialiste des conflits armés modernes, il dirige depuis plus de vingt ans les fouilles militaires en Franche-Comté, une région traversée par les cicatrices des guerres de 1870, les tranchées de la Première Guerre mondiale et les positions défensives de la Seconde Guerre mondiale. Auteur de Vestiges de guerre en Franche-Comté (Presses Universitaires de Franche-Comté, 2019), il nous a accordé un long entretien sur les méthodes, les découvertes et le sens profond de ce travail de mémoire par les artefacts.

Son quotidien se partage entre le terrain, les archives et les laboratoires d’analyse. Derrière chaque objet exhumé — un obus rouillé, une plaque d’identité, un bouton d’uniforme —, Jean-Marc Dutertre cherche à restituer un visage, une histoire, un nom. Rencontre avec un archéologue pour qui fouiller la terre, c’est aussi honorer les morts.

Jean-Marc Dutertre — Archéologue préventif, INRAP Grand Est (antenne de Besançon)
Spécialité : conflits armés modernes — champs de bataille 1870, tranchées 1914-1918, positions défensives 1939-1945
Expérience : 22 ans
Publication : Vestiges de guerre en Franche-Comté (Presses Universitaires de Franche-Comté, 2019)

Votre parcours et votre spécialisation en archéologie des conflits armés ?

Votre parcours et votre spécialisation en archéologie des conflits armés ?

Je suis né à Besançon et j'ai toujours été fasciné par l'histoire et les trésors cachés sous nos pieds. Mon parcours a débuté par une licence en histoire à l'université de Franche-Comté, suivie d'un master en archéologie. J'ai eu la chance de rejoindre l'INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) il y a 22 ans. Très vite, je me suis orienté vers l'archéologie des conflits armés, un domaine encore peu exploré à l'époque. Ce choix a été motivé par mon envie de comprendre l'impact des guerres modernes sur notre territoire et par le désir de rendre hommage aux hommes et femmes qui ont traversé ces périodes sombres. Mon livre, "Vestiges de guerre en Franche-Comté", publié en 2019, retrace les découvertes notables de ma carrière. Il s'inscrit dans une démarche de transmission de la mémoire et de conservation du patrimoine militaire, notamment autour des [batailles oubliées de Franche-Comté](/batailles-oubliees-franche-comte/) que le grand public connaît peu. Aujourd'hui, je suis responsable des fouilles militaires en Franche-Comté, avec une spécialisation sur les champs de bataille de 1870, les tranchées de 1914-1918 et les positions défensives de 1939-1945.

Qu’est-ce que l’archéologie des conflits et en quoi diffère-t-elle de l’archéologie classique ?

Qu’est-ce que l’archéologie des conflits et en quoi diffère-t-elle de l’archéologie classique ?

L'archéologie des conflits s'intéresse principalement à l'étude des vestiges laissés par les guerres. Elle englobe notamment les champs de bataille, les fortifications, les réseaux de tranchées et les objets utilisés par les soldats. Contrairement à l'archéologie classique, qui s'attache souvent à des périodes plus lointaines et à la compréhension de civilisations anciennes, l'archéologie des conflits traite de l'époque contemporaine ou moderne. Les méthodes utilisées varient également ; nous devons souvent faire face à des dangers tels que des munitions non explosées ou la contamination chimique des sols. Chaque opération nécessite donc une préparation méticuleuse et une coordination avec des experts en déminage. Cette discipline repose aussi sur une collaboration étroite avec les historiens, les archivistes et les collectivités locales pour reconstituer les événements historiques et comprendre le contexte dans lequel les vestiges ont été abandonnés. Enfin, l'archéologie des conflits inclut une dimension mémorielle forte, car elle touche souvent des lieux chargés d'émotion pour les descendants de ceux qui y ont combattu.

Quels types de vestiges retrouve-t-on sur les anciens champs de bataille du Doubs ?

Quels types de vestiges retrouve-t-on sur les anciens champs de bataille du Doubs ?

Le Doubs, par sa position géographique, a été le théâtre de nombreux affrontements notamment lors des guerres mondiales. Les vestiges retrouvés sont donc nombreux et variés. On y découvre fréquemment des restes de tranchées, des bunkers, des abris souterrains et des structures défensives. En surface ou sous terre, il n’est pas rare de retrouver des restes d'équipement comme des casques, des pièces d'uniformes et parfois des objets personnels appartenant aux soldats. Les armes et les munitions, bien que souvent en mauvais état, constituent une part importante des trouvailles. Cependant, il est crucial d'aborder ces découvertes avec prudence en raison des risques d'explosion. Parfois, nous découvrons des sépultures collectives ou individuelles, qui nécessitent une attention particulière du point de vue à la fois scientifique et éthique. Ces vestiges nous permettent non seulement de mieux comprendre les conditions de vie des soldats sur le front, mais aussi d'interroger l'impact des conflits sur le paysage industriel et rural de la Franche-Comté.

Ces découvertes s’inscrivent dans la longue histoire des batailles oubliées de Franche-Comté, qui ont profondément marqué les paysages du Doubs.

Comment menez-vous une fouille sur un ancien champ de bataille ?

Comment menez-vous une fouille sur un ancien champ de bataille ?

Mener une fouille sur un ancien champ de bataille est un processus complexe et pluridisciplinaire. Tout commence par une phase de préparation qui inclut l'étude des documents d'archives, des cartes anciennes et la consultation de sources bibliographiques, pour identifier avec précision la zone à fouiller et comprendre son contexte historique. Ensuite, sur le terrain, nous procédons à des prospections géophysiques et géoradar pour localiser précisément les vestiges enfouis sans avoir à creuser immédiatement. Cela permet de minimiser l'impact environnemental et de cibler nos efforts sur les zones prometteuses. Les fouilles en elles-mêmes nécessitent la présence de spécialistes divers tels que des topographes, des archéologues spécialistes en balistique, et, surtout, des équipes de déminage pour s'assurer de la sécurité des opérations. Pendant les fouilles, chaque découverte est soigneusement documentée, photographiée, et enregistrée dans un registre de fouille. Les objets prélevés sont nettoyés, analysés, puis conservés selon des protocoles rigoureux pour permettre des études futures. Enfin, la fouille se conclut par la rédaction d'un rapport détaillé et, souvent, par la présentation des résultats à la communauté scientifique et au grand public.

Fouilles archéologiques sur un champ de bataille de la Première Guerre mondiale en Franche-Comté

Quels sont vos chantiers les plus marquants en Franche-Comté ?

Quels sont vos chantiers les plus marquants en Franche-Comté ?

Les chantiers en Franche-Comté sont riches et variés en raison de l'histoire mouvementée de la région. Un des projets les plus marquants a été la fouille des tranchées de Verdun-sur-le-Doubs. Ce site a révélé une complexité inattendue avec plusieurs strates de conflit historique superposées. Nous avons découvert, entre autres, des éléments indiquant la vie quotidienne des soldats, tels que des boîtes de conserve, des couverts, et des pièces d'équipement réparées sur place. Un autre chantier notable a été l'étude du fort de Joux, occupé à plusieurs reprises par des troupes différentes lors des guerres franco-prussienne puis mondiales. Les fouilles ont permis de découvrir des aménagements défensifs insoupçonnés, dont un système souterrain de déplacement des troupes. Enfin, je me souviens particulièrement de la fouille sur le site des combats de la Poche de Colmar, où nous avons mis au jour des vestiges de véhicules blindés et un cimetière improvisé marqué par de simples croix de bois encore visibles. C'est, sans doute, l'un des aspects les plus émouvants de ce travail : redonner une identité aux lieux qui, pour beaucoup, ne sont plus que des paysages silencieux.

Ces chantiers complètent notre connaissance des forts Séré de Rivières dans le Doubs, ces ouvrages militaires emblématiques du XIXe siècle.

Comment identifie-t-on un soldat retrouvé lors de fouilles ?

Comment identifie-t-on un soldat retrouvé lors de fouilles ?

L'identification des soldats est une tâche délicate et émotionnelle. Lorsqu'une sépulture est découverte, les restes humains sont traités avec le plus grand respect. Le processus d'identification commence souvent par une analyse anthropologique des ossements qui peut suggérer l'âge, le sexe, la stature et parfois des signes de pathologies ou blessures qui pourraient correspondre à des registres militaires. Les objets retrouvés avec le défunt, comme des plaques d'identification, des médailles, ou encore des effets personnels marqués d'initiales, peuvent être des indices précieux. Dans le cas où les objets ne permettent pas une identification certaine, des analyses génétiques peuvent être pratiquées, si les familles sont connues et ont conservé la mémoire de leurs disparus. Cette dimension touchante de notre travail nécessite souvent du temps, mais elle permet parfois à des familles de retrouver la trace d'un ancêtre disparu, et d'offrir à celui-ci une sépulture digne. L'archéologie militaire, en ce sens, sert aussi à honorer la mémoire des individus qui ont sacrifié leur vie.

Les soldats tombés lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 dans le Doubs constituent une part importante des dossiers d’identification traités par notre antenne.

Travaillez-vous avec des partenaires au-delà des frontières françaises ?

Travaillez-vous avec des partenaires au-delà des frontières françaises ?

Oui, notre travail s'inscrit souvent dans une dynamique transfrontalière, particulièrement avec nos voisins belges. Les conflits mondiaux ont tracé des lignes de front dépassant les frontières actuelles, d'où l'importance de collaborer avec des organisations et instituts étrangers. Nous avons des partenariats privilégiés avec des institutions comme l'Université de Liège et la Fondation Saint-Hubert, qui s'intéresse au [patrimoine militaire et mémoire des conflits transfrontaliers franco-belges](https://www.fondation-saint-hubert.be/). Ces collaborations sont enrichissantes car elles permettent d'apporter différentes perspectives historiques et méthodologiques. Les échanges de données et la publication commune de recherches sont également des moyens efficaces de partager nos découvertes et nos progrès technologiques. Par exemple, l'étude des tranchées et des lignes fortifiées entre l'Alsace et la Lorraine a bénéficié de cette coopération. En travaillant ensemble, nous espérons non seulement approfondir nos connaissances scientifiques, mais également renforcer les liens qui permettent de commémorer, en Europe, nos passés communs et souvent douloureux.

Objets militaires retrouvés lors de fouilles archéologiques dans le Doubs, guerre de 1870 et 1914-1918

Quel est le lien entre archéologie militaire et devoir de mémoire ?

Quel est le lien entre archéologie militaire et devoir de mémoire ?

L'archéologie militaire joue un rôle fondamental dans le devoir de mémoire. En exhumant les vestiges de guerre, nous faisons ressurgir des histoires longtemps enfouies qui, souvent, apportent un éclairage nouveau sur des événements historiques bien documentés ou oubliés. Ce processus ne s'arrête pas simplement à la découverte matérielle : il s'agit aussi de restaurer des récits humains, de donner un visage et une identité aux soldats anonymes, de reconstituer les conditions de vie dans les tranchées, et de contextualiser les décisions stratégiques des belligérants. Ce travail contribue à sensibiliser les générations actuelles et futures aux horreurs de la guerre, en mettant en lumière les sacrifices consentis par leurs prédécesseurs. Les lieux de mémoires restaurés, tels que les tranchées et fortifications, deviennent des sites pédagogiques et culturels, où les visiteurs peuvent apprendre et réfléchir. En transmettant cette mémoire, nous espérons favoriser une réflexion sur les valeurs de paix et de réconciliation, essentielles dans le monde actuel.

Nos résultats alimentent ainsi les lieux de mémoire dans le Doubs, espaces où les générations futures pourront se souvenir et comprendre.

Quelles découvertes vous ont le plus ému personnellement ?

Quelles découvertes vous ont le plus ému personnellement ?

Les découvertes qui m'ont le plus touché sont celles directement liées aux histoires personnelles des soldats. Je me souviens particulièrement d'une trouvaille lors de fouilles à Montbéliard où nous avons retrouvé la lettre d'un jeune conscrit à sa famille qu’il n'a probablement jamais pu envoyer. Ce document, bien qu'inachevé, contenait l'expression poignante de ses peurs et de ses espoirs dans des mots simples et touchants. Un souvenir indélébile est également la mise au jour d'une sépulture collective improvisée, où plusieurs soldats ennemis avaient été enterrés ensemble, témoignant d'un respect mutuel au-delà des lignes de front. Enfin, chaque plaque d'identité retrouvée revêt une importance particulière. Certaines de ces plaques ont permis d’identifier des soldats portés disparus, offrant ainsi une paix longtemps attendue à leurs familles. Ces moments rappellent à quel point les vestiges de guerre ne sont pas que de la matière inanimée : ils sont chargés de vies humaines, d'émotions, et de souvenirs indélébiles. C'est un aspect de notre travail qui nous pousse à toujours approfondir nos recherches.

Questions rapides — 5 idées reçues sur l’archéologie des conflits

  1. L’archéologie militaire se concentre uniquement sur les conflits anciens : Faux. Elle couvre tous les conflits, y compris récents, pour comprendre leur influence actuelle.
  2. Les découvertes n’ont pas toujours de valeur historique : Faux. Chaque pièce retrouvée détient toujours un potentiel d’éclairage historique.
  3. Les sites de guerre sont déjà tous connus et documentés : Faux. De nombreux sites restent encore à découvrir et étudier.
  4. Les soldats retrouvés lors de fouilles ne peuvent pas être identifiés : Faux. Les progrès de la science permettent fréquemment d’identifier des soldats grâce à divers indices.
  5. Les objets retrouvés lors des fouilles militaires n’ont aucune valeur archéologique : Faux. Ils offrent une compréhension importante du quotidien et des innovations techniques de l’époque.

3 choses à retenir de cette interview

  1. L’archéologie des conflits est un champ crucial qui nous aide à comprendre les impacts sociaux et matériels des guerres modernes.
  2. Le travail de fouille et d’identification sur les anciens champs de bataille contribue considérablement au devoir de mémoire.
  3. Les découvertes archéologiques transmettent des récits émouvants et inédits, enrichissant notre vision de l’histoire.

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