La bataille du Larmont désigne les combats livrés fin janvier 1871 sur le plateau qui domine Pontarlier, dans le Haut-Doubs, par l’armée de l’Est du général Bourbaki en retraite devant les troupes allemandes du général von Werder. Dernier épisode de la guerre de 1870 dans le département, il se conclut par l’internement de près de 87 000 soldats français en Suisse, le 1er février 1871. C’est une défaite stratégique totale, mais une retraite conduite avec assez d’ordre pour sauver l’armée d’une capitulation.

Cet épisode, trop souvent réduit à une note de bas de page de la campagne de 1870-1871, est pourtant déterminant pour comprendre la fin de la guerre dans l’Est de la France. Il condense tout ce que la guerre franco-prussienne a infligé au Doubs : invasion, combats d’hiver, effondrement du commandement et exode d’une armée entière à travers la frontière. Pour le cadre général de ce conflit dans le département, on se reportera à notre article sur la guerre de 1870 dans le Doubs.

Le contexte : une armée en déroute depuis janvier 1871

L’armée de l’Est n’a pas toujours été une armée en fuite. Réunie sous le commandement du général Bourbaki à la fin de 1870, elle représente l’une des dernières forces françaises organisées capables de prendre l’offensive. Le 9 janvier 1871, elle remporte la bataille de Villersexel, en Haute-Saône. Puis tout s’enchaîne mal.

Le 15-17 janvier, Bourbaki échoue devant Héricourt, dans sa tentative de percer vers le Rhin. Repoussée, l’armée se replie vers l’Ouest et se heurte aux forces du général von Werder sur la Lisaine, au sud de Belfort, du 15 au 17 janvier 1871. Cette bataille de la Lisaine, menée en plein hiver, arrête définitivement l’offensive française : l’armée de l’Est, désorganisée, mal ravitaillée, diminuée par le froid autant que par les combats, entame une retraite vers Besançon puis vers Pontarlier, cernée par des colonnes allemandes qui convergent vers la frontière suisse.

La chronologie de cette fin de campagne est précise et documentée : elle figure notamment dans les chronologies de référence de la guerre franco-allemande de 1870-1871 et dans les synthèses du ministère des Armées sur les Chemins de mémoire. On en trouve le détail jour par jour dans notre chronologie de la guerre de 1870.

Pontarlier, verrou de la frontière suisse

Pontarlier n’est pas un lieu choisi au hasard par le hasard de la retraite. La ville occupe une position stratégique unique : placée à environ 830 mètres d’altitude, elle commande l’un des passages les plus fréquentés entre la France et la Suisse, au sommet de la cluse qui mène à Villers-le-Lac et à la frontière de La Cluse et des Verrières.

Depuis des siècles, cette cluse est un verrou militaire. Vauban y avait fait édifier le château de Joux, dont les fortifications furent modernisées au XIXe siècle. Au-dessus de la ville, le plateau du Larmont porte des ouvrages défensifs complémentaires, construits dans les années 1840, qui verrouillent l’approche par le Nord. L’ensemble Joux-Larmont constitue avec les fortifications de Belfort l’ossature défensive de la Franche-Comté orientale, dans l’esprit des systèmes successifs chargés de protéger la frontière de l’Est après 1815 et 1870. Cette architecture défensive, dont le fort de Joux est la pièce maîtresse, appartient à la même histoire que celle des forts du système Séré de Rivières construits un peu plus tard dans le département.

Quand l’armée de l’Est culbute vers Pontarlier à la fin de janvier 1871, elle trouve donc un verrou encore en état de tenir — mais une armée sans ligne de ravitaillement ne se nourrit pas de positions fortifiées.

Les combats du Larmont, dernier acte de la guerre dans le Doubs

C’est ici que les sources demandent de la prudence. Les synthèses disponibles — les chronologies de la guerre franco-allemande, les notices du ministère des Armées — situent bien les combats du secteur de Pontarlier dans la dernière semaine de janvier 1871 et le tout début février, mais aucune ne fournit de bilan chiffré spécifique au seul plateau du Larmont. Ce que l’on sait avec certitude :

  • Les forts du secteur, dont Joux et le Larmont, résistent après l’armistice du 28 janvier 1871, qui n’a pas mis fin immédiatement aux opérations dans le théâtre de l’Est, et infligent selon les récits allemands de lourdes pertes avant de se rendre.
  • Les derniers engagements locaux se prolongent jusqu’aux 1er-2 février 1871, notamment du côté de La Cluse, sur la route même de la frontière suisse.
  • Le bilan précis des tués et des blessés de cette semaine de combats n’est pas établi de manière consensuelle : il faut remonter aux monographies locales sur Pontarlier et aux mémoires régimentaires pour l’approcher, et nous préférons le dire à nos lecteurs plutôt que d’avancer un chiffre fragile.

Ce qui distingue le Larmont des batailles précédentes de la campagne, c’est sa signification. À la Lisaine, l’armée de l’Est combattait encore pour débloquer Belfort. Sur le plateau de Pontarlier, elle ne combat plus que pour ouvrir une issue à sa propre survie. Le parallèle avec le siège de Belfort, tenu 103 jours par Denfert-Rochereau, est frappant : à trente kilomètres de là, une garnison française se bat encore pour honorer la convention militaire, quand l’armée de campagne voisine négocie déjà son passage hors de France.

Groupe de reconstituteurs en uniforme de 1871 marchant dans la neige sur un col du Haut-Doubs
La retraite de l'armée de l'Est s'est faite en plein hiver, par des cols du Haut-Doubs enneigés, sous la pression des colonnes allemandes.

Chronologie des derniers jours de l’armée de l’Est

Date Événement
9 janvier 1871 Victoire française à Villersexel (Haute-Saône)
15-17 janvier 1871 Échec devant Héricourt ; bataille de la Lisaine au sud de Belfort
20-27 janvier 1871 Retraite de l’armée de l’Est vers Besançon puis Pontarlier, sous la menace des forces de Werder
28 janvier 1871 Signature de l’armistice général, sans arrêt immédiat des opérations dans l’Est
Fin janvier 1871 Combats du secteur de Joux et du Larmont au-dessus de Pontarlier ; Bourbaki cède le commandement à Clinchant
1er février 1871 Passage de la frontière suisse et internement de l’armée de l’Est
1er-2 février 1871 Derniers engagements locaux, notamment à La Cluse, sur la route de la frontière

Cette chronologie, reconstituée à partir des synthèses du ministère des Armées et des chronologies de référence de la guerre franco-allemande, montre l’essentiel : le Larmont n’est pas une bataille isolée, mais le dernier maillon d’une semaine où une armée de plus de 100 000 hommes se dissout en marchant.

L’effondrement du commandement : de Bourbaki à Clinchant

Le drame humain du Larmont ne se limite pas aux combattants des deux armées. À Pontarlier, entre les derniers combats, le général Bourbaki tente de se donner la mort — il survivra — et transmet le commandement au général Justin Clinchant. Cette passation, survenue dans une ville de montagne saturée de troupes fatiguées, marque la fin morale de l’armée de l’Est autant que sa fin opérationnelle.

Clinchant n’a plus de mission militaire. Il a une négociation à mener, avec le général suisse Hans Herzog, chef de l’armée fédérale suisse. La Suisse, neutre, accepte d’interner l’armée française selon les règles de la Convention de Genève de 1864 : les soldats déposent leurs armes en franchissant la frontière et sont dispersés dans des camps d’internement sur tout le territoire helvétique.

Le 1er février 1871 : une armée entière franchit la frontière

Le 1er février 1871 reste l’une des images les plus saisissantes de la guerre de 1870 dans l’Est : environ 87 000 hommes — chiffre communément cité par les historiens, à manier comme un ordre de grandeur — franchissent la frontière suisse par Les Verrières, La Cluse et les autres cols du Jura, dans le désordre d’une colonne qui a marché dans la neige pendant des jours.

La scène, telle que la rapportent les récits suisses et français de l’événement, mérite qu’on s’y arrête. Des soldats en loques traversent des villages suisses de montagne où les habitants, eux-mêmes en peine de subsistance au cœur de l’hiver, distribuent pain et lait chaud aux premiers arrivants. Des unités entières se présentent encore en ordre de marche, drapeaux déployés, devant les postes de douane devenus postes d’internement. Le journaliste et les auteurs de souvenirs suisses insistent tous sur le même contraste : une armée en déroute matérielle, mais qui n’a pas rompu sa cohésion disciplinaire fondamentale.

L’internement durera jusqu’en mars 1871. Les hommes, regroupés dans des camps de toute la Suisse, seront rapatriés après la signature de la paix préliminaire. Pour le Doubs, l’épisode laisse des traces durables : des milliers de soldats ont vécu leurs derniers jours sur le sol français à Pontarlier et dans les vallées voisines, et la mémoire locale de cette retraite reste attachée au plateau du Larmont.

Sur le plan national, la disparition de l’armée de l’Est achève de priver la France de tout moyen de peser sur les négociations. Quelques semaines plus tard, la paix préliminaire du 26 février 1871 cède l’Alsace-Lorraine. La fin de la guerre dans le Doubs — combats du Larmont, internement suisse, armistice effectif de l’Est — appartient à cette séquence, que notre article sur l’armistice et l’occupation dans le Doubs retrace dans le département.

Fort militaire en pierre de taille sur une crête boisée dominant une vallée enneigée du Haut-Doubs
Le plateau du Larmont porte des ouvrages défensifs du XIXe siècle qui verrouillaient, avec le fort de Joux, l'approche de la frontière suisse.

Ce que le Larmont change dans la lecture de la guerre de 1870

Trois enseignements se dégagent de cet épisode, souvent absent des récits nationaux de la campagne :

  • La guerre de 1870 se termine dans le Doubs. Après Sedan, beaucoup de récits français sautent de la défaite de l’armée de Metz à la Commune et à la paix. Or les derniers combats de l’armée de campagne française se livrent précisément dans le secteur de Pontarlier, fin janvier 1871.
  • L’armistice du 28 janvier n’a pas arrêté la guerre dans l’Est. Cette précision chronologique, constante dans les sources, contredit l’idée d’une fin nette du conflit : la convention militaire laissait le théâtre de l’Est dans une zone grise, et les forts du Larmont et de Joux se sont battus au-delà de la date symbolique.
  • L’internement suisse sauve l’armée d’une captivité. En passant en Suisse plutôt qu’en se rendant, l’armée de l’Evite les camps de prisonniers allemands ; c’est l’un des rares épisodes de la guerre où une armée entière échappe, au prix de l’exil, à la captivité ennemie.

Le Larmont aujourd’hui : lire le paysage autrement

Le plateau du Larmont est aujourd’hui un espace de randonnée prisé, entre forêts de sapins et pâturages d’altitude, avec un point de vue remarquable sur Pontarlier, la cluse et la frontière suisse qui s’ouvre au-delà. On y accède par des sentiers balisés depuis la ville ou depuis les hameaux des versants.

Marcher sur ce plateau, c’est marcher sur un champ de bataille sans sépultures visibles. Aucun grand ossuaire ne signale ici les combats de 1871 ; la mémoire du Larmont tient davantage aux noms des lieux, aux ouvrages de pierre encore debout et aux récits transmis à Pontarlier. Cette mémoire discrète fait partie du paysage mémoriel dispersé du département, au même titre que les sentiers de la résistance jurassienne ou les itinéraires de la mémoire locale que d’autres territoires du Doubs, comme le canton de Quingey et son histoire, entretiennent de leur côté.

Randonneuse lisant un panneau d'interprétation patrimoniale sur un belvédère du mont Larmont
Des panneaux d'interprétation permettent aujourd'hui de lire le plateau du Larmont comme un site de mémoire, au-delà de son usage de promenade.

Sources et prudence historique

Cet article s’appuie sur les synthèses institutionnelles du ministère des Armées (Chemins de mémoire, defense.gouv.fr), les chronologies de référence de la guerre franco-allemande de 1870-1871 et les notices de la Fondation Napoléon. Deux réserves méritent d’être rappelées : le bilan des pertes du seul secteur du Larmont n’est pas consensuel et n’a pas été avancé ici sans source solide ; le chiffre de 87 000 internés du 1er février 1871 est l’estimation communément admise, à lire comme un ordre de grandeur établi par la littérature historique. Pour aller plus loin, les monographies locales sur Pontarlier et les mémoires régimentaires de l’armée de l’Est restent les sources de niveau le plus fin.