À l’automne 1870, la France traverse l’une des heures les plus sombres de son histoire. Sedan est tombée le 2 septembre, Napoléon III a capitulé entre les mains du roi de Prusse, l’Empire s’est effondré et la jeune Troisième République, proclamée le 4 septembre, doit affronter seule l’invasion allemande. Strasbourg s’est rendue, Metz a livré l’armée du maréchal Bazaine sans combat véritable, Paris est encerclée. Dans ce paysage de désastres, une petite cité de Franche-Comté, lovée entre les contreforts vosgiens et les premiers reliefs du Jura, va incarner pendant cent trois jours l’honneur des armes françaises.

Belfort résiste. Belfort tient. Belfort ne capitule qu’à la mi-février 1871, sur ordre exprès du gouvernement de Bordeaux, après que l’armistice eut été signé partout ailleurs. Avec 17 700 défenseurs face à 40 000 assaillants prussiens, sous les bombardements ininterrompus d’un hiver glacial, le colonel Pierre Philippe Denfert-Rochereau accomplit une défense qui marquera durablement la mémoire républicaine.

Cet article retrace ce siège mémorable, en le replaçant dans la chronologie complète de la guerre de 1870, et interroge sa résonance jusqu’au Lion de Bartholdi, emblème de la Résistance républicaine.

Le contexte de 1870 : la guerre franco-prussienne

La guerre éclate le 19 juillet 1870, sur un prétexte diplomatique habilement exploité par le chancelier Otto von Bismarck : la dépêche d’Ems, qui transforme un échange courtois en affront public, pousse Napoléon III à déclarer la guerre à la Prusse. L’objectif réel de Bismarck est ailleurs : il veut achever l’unification allemande sous l’égide de la Prusse en soudant les États du Sud autour d’une victoire commune contre la France.

Dès les premiers jours, l’armée française accumule les revers. Mal préparée, équipée d’un fusil Chassepot performant mais souffrant d’un commandement déficient, elle est surclassée par la stratégie du général Helmuth von Moltke. Forbach, Frœschwiller, Wissembourg : les noms s’enchaînent comme une litanie de défaites. Le 2 septembre 1870, à Sedan, l’empereur Napoléon III capitule lui-même avec 100 000 hommes. Deux jours plus tard, la Troisième République est proclamée à Paris.

Léon Gambetta, ministre de l’Intérieur du gouvernement de la Défense nationale, quitte Paris en ballon le 7 octobre pour rejoindre Tours, puis Bordeaux, et organiser la résistance en province. Il lève des armées nouvelles, mobilise la garde nationale, fait appel aux mobiles. C’est dans ce contexte de redressement désespéré que Belfort prend toute sa dimension : pendant que l’armée régulière s’est effondrée, les places fortes restantes deviennent les ultimes points d’appui d’un pays qui refuse de céder.

La place forte de Belfort, verrou de la trouée

La géographie commande la stratégie. Belfort occupe une position singulière en Europe occidentale : la trouée de Belfort, large de 30 kilomètres environ, sépare le massif des Vosges au nord du massif du Jura au sud. C’est par ce passage naturel que circulent depuis l’Antiquité les routes commerciales et militaires reliant la vallée du Rhin à la vallée de la Saône, l’Allemagne du Sud à la France de l’Est.

Au XVIIe siècle, Vauban a perçu l’importance stratégique du site et y a fait élever un système fortifié remarquable, comprenant le château perché sur un rocher de grès rose dominant la ville, ainsi qu’une enceinte bastionnée. Au XIXe siècle, le général Haxo et ses successeurs ont prolongé l’œuvre vaubanienne en édifiant une ceinture de forts détachés sur les hauteurs environnantes : les Hautes Perches, les Basses Perches, le fort de Bellevue, le fort de la Miotte. Ces ouvrages, construits ou modernisés entre 1820 et 1870, font de Belfort l’une des places fortes les plus modernes de l’Est français à la veille de la guerre.

Sa fonction est claire : verrouiller la trouée, empêcher toute armée ennemie de descendre vers Lyon ou Besançon par le couloir naturel. À l’été 1870, Belfort sert de base arrière à l’armée de l’Est commandée par le maréchal de Mac-Mahon, puis devient, après les premières défaites, un point d’ancrage isolé au cœur d’une région progressivement investie par les forces prussiennes et bavaroises.

Le colonel Pierre Philippe Denfert-Rochereau, défenseur

Né le 11 janvier 1823 à Saint-Maixent dans les Deux-Sèvres, Pierre Philippe Denfert-Rochereau appartient à une famille de tradition protestante et républicaine. Polytechnicien, sorti de l’École polytechnique en 1842, il intègre le génie militaire et participe aux campagnes d’Algérie, où il s’illustre par son sang-froid et ses compétences techniques. Officier du génie, spécialiste des fortifications, il est nommé directeur des fortifications de Belfort en 1864.

Lorsque la guerre éclate, il est capitaine, puis rapidement promu colonel. Le 31 octobre 1870, il prend officiellement le commandement militaire de la place. Il a 47 ans. Petit, sec, le visage encadré d’une barbe poivre et sel, le regard intense, il impose à ses subordonnés une discipline rigoureuse mais mesurée. Républicain convaincu, il a appartenu à la franc-maçonnerie et défend une vision laïque et patriotique de la nation.

Le colonel Denfert-Rochereau examinant les fortifications de Belfort

Son génie tactique repose sur une connaissance intime du terrain. Il a parcouru pendant des années chaque pli de terrain autour de la cité, supervisé les travaux de modernisation, anticipé les directions probables d’attaque. Avant même le début effectif du siège, il a fait évacuer les bouches inutiles, stocker des vivres, organiser les ateliers et les hôpitaux. Cette préparation méticuleuse explique en grande partie la durée exceptionnelle de la résistance.

Le début du siège (3 novembre 1870)

Le siège commence officiellement le 3 novembre 1870 lorsque les troupes prussiennes du général Udo von Tresckow achèvent l’encerclement de la place. Les Prussiens disposent initialement d’environ 25 000 hommes, renforcés progressivement jusqu’à 40 000 combattants, appuyés par une artillerie de siège puissante incluant des obusiers lourds et, plus tard, des pièces rayées de gros calibre acheminées par voie ferrée depuis l’Allemagne.

Face à eux, Denfert-Rochereau commande une garnison hétérogène mais déterminée : 17 700 hommes au total, comprenant un noyau de soldats réguliers (génie, artillerie, infanterie de ligne), des bataillons de mobiles (réservistes appelés sous les drapeaux), des compagnies de garde nationale et de francs-tireurs. La population civile, environ 8 000 personnes restées dans la ville, fournit également un appui logistique et moral considérable.

Les premières semaines voient s’installer le rythme classique d’un siège du XIXe siècle : creusement de tranchées d’approche par les Prussiens, sorties offensives ponctuelles des défenseurs pour ralentir les travaux, tirs d’artillerie en duel. Denfert-Rochereau impose une stratégie de défense active : plutôt que d’attendre passivement derrière les murs, il multiplie les sorties pour harceler l’assiégeant. Les forts détachés des Perches deviennent des verrous essentiels qui, tant qu’ils tiennent, empêchent l’artillerie prussienne de prendre la ville sous un feu plongeant efficace. Cette première phase s’inscrit dans le contexte plus large de la guerre de 1870 dans le Doubs, où les armées allemandes étendent progressivement leur contrôle sur la Franche-Comté.

Les combats hivernaux et les bombardements

L’hiver 1870-1871 fut l’un des plus rigoureux du XIXe siècle dans l’Est de la France. Les températures descendent régulièrement en dessous de -15 °C, paralysant les travaux de tranchées, gelant les blessés sur place, multipliant les engelures. À Belfort, le froid pénètre les casemates, le bois manque, les vivres se raréfient. Le pain devient noir, mêlé à des farines de mauvaise qualité ; la viande de cheval, de mulet, parfois de chien, supplée aux rations classiques. Les habitants partagent les souffrances de la garnison, et les caves des maisons servent d’abri lors des bombardements les plus violents.

Bombardements prussiens sur la place forte de Belfort durant l'hiver 1870-1871

Le 3 décembre 1870, les Prussiens lancent un bombardement systématique de la ville. Pendant plusieurs semaines, des milliers d’obus pleuvent sur les quartiers civils. Les églises de Belfort, en particulier la collégiale Saint-Christophe au cœur du bourg, jouent un rôle d’abri pour les habitants et les blessés ; les soutes et chapelles servent souvent de dernier refuge aux familles. Cette dimension spirituelle de la résistance, où le sacré se mêle à la défense du territoire, rappelle d’autres épisodes du patrimoine de la région documentés par la paroisse Saint-Martin et patrimoine religieux sur d’autres villes franc-comtoises.

Les sorties offensives se succèdent. Le combat de Danjoutin, du 7 au 8 janvier 1871, voit les Prussiens enlever de haute lutte ce village stratégique au sud de la ville après une résistance acharnée des mobiles français. La perte de Danjoutin permet aux assaillants d’installer leurs batteries plus près des fortifications. Mais les forts des Perches tiennent encore, et Denfert-Rochereau organise sans relâche la défense, alternant menaces, encouragements et présence personnelle sur les remparts.

La bataille d’Héricourt et la tentative de dégagement

À la mi-janvier 1871, le sort de Belfort dépend désormais d’une opération extérieure. Le gouvernement de la Défense nationale a lancé l’armée de l’Est, forte de 140 000 hommes, sous le commandement du général Charles Denis Bourbaki, avec mission de remonter depuis la Bourgogne et de débloquer Belfort. C’est une armée jeune, hâtivement constituée, mêlant unités régulières et mobiles peu aguerris, mal équipée pour les rigueurs de l’hiver vosgien.

Bourbaki avance lentement, ralenti par la neige, le manque de transports et les hésitations du haut commandement. Face à lui, le général prussien August von Werder dispose de forces inférieures en nombre (environ 60 000 hommes) mais bien commandées et solidement positionnées sur la rivière Lizaine, au nord-est de Montbéliard. La bataille d’Héricourt, ou bataille de la Lizaine, se déroule du 15 au 17 janvier 1871. Pendant trois jours, les troupes françaises tentent en vain de percer les positions allemandes. Les combats sont sanglants, le froid extrême ; les soldats français, sans abris ni capotes suffisantes, souffrent autant de la météo que du feu ennemi.

Cet épisode tragique fait partie des batailles oubliées de Franche-Comté, longtemps reléguées au second plan dans la mémoire nationale. L’échec d’Héricourt scelle le sort de Belfort. Bourbaki ordonne la retraite vers Besançon, puis vers Pontarlier. Acculée, l’armée de l’Est franchit finalement la frontière suisse à Verrières-de-Joux et aux Verrières du 1er au 3 février 1871, où elle est désarmée et internée par les autorités helvétiques. Près de 87 000 soldats français déposent les armes en territoire neutre, dans des conditions humanitaires effroyables. Belfort, désormais, est seule.

La capitulation honorée (15-18 février 1871)

L’armistice général entre la France et la Prusse est signé à Versailles le 28 janvier 1871. Mais, exception remarquable, trois places fortes sont expressément exclues de la cessation des hostilités : Bitche, Belfort et le bastion de Mézières. Pour Belfort, la lutte continue donc plusieurs semaines encore.

À l’intérieur de la ville, la situation devient critique. Les vivres s’épuisent, les pertes s’accumulent, les obus prussiens éventrent les casemates. Denfert-Rochereau écrit néanmoins à Bordeaux qu’il peut tenir encore plusieurs semaines. Mais le gouvernement, conscient du rapport de forces global et soucieux de ménager une paix encore négociable, lui ordonne le 13 février 1871 de cesser le combat. L’ordre est clair, signé du ministre de la Guerre : la place doit être évacuée avec les honneurs militaires.

Le 18 février 1871, à 13 heures, les portes de Belfort s’ouvrent. La garnison défile en armes, drapeaux déployés, musique en tête, devant les troupes prussiennes au garde-à-vous. Les Prussiens, en signe de respect pour une défense qui force l’admiration, présentent les armes au passage des Français. Denfert-Rochereau et ses hommes emportent leur drapeau, leurs armes individuelles, leurs canons à grappe. Cette capitulation avec les honneurs constitue un cas presque unique dans la guerre de 1870-1871 et confirme la portée morale exceptionnelle de la résistance belfortaine.

Belfort, ville-symbole de la République française

Le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, entérine la perte de l’Alsace et d’une grande partie de la Lorraine. Mais, en récompense de l’héroïsme de sa défense, Belfort reste française. Le territoire qui entoure la ville est détaché du département du Haut-Rhin et constitué en une entité administrative particulière : le Territoire de Belfort, qui deviendra le 90e département français en 1922. C’est l’unique exception territoriale au démembrement de l’Alsace-Lorraine, et elle porte un message clair : la République honore ceux qui ont honoré son drapeau.

La ville adopte la devise « Quand même », formule de défi qui résume l’esprit de la défense. En 1875, le sculpteur Auguste Bartholdi, lui-même alsacien, originaire de Colmar et marqué par l’annexion de sa terre natale, est chargé de réaliser une œuvre commémorative. Il choisit la figure du lion couché, blessé mais indomptable, taillé directement dans le grès rose de la falaise sous le château. L’œuvre, achevée en 1880, mesure 22 mètres de long pour 11 mètres de haut. Elle est devenue l’un des monuments les plus reconnaissables de France, dialoguant à distance avec une autre statue de Bartholdi : la Liberté éclairant le monde, offerte aux États-Unis quelques années plus tard.

Le Lion de Belfort a essaimé dans la mémoire nationale : une réplique en cuivre orne la place Denfert-Rochereau à Paris. Les ouvrages d’histoire militaire, les recueils de témoignages et les méditations spirituelles sur le sacrifice du soldat consacrés à 1870 nourrissent encore aujourd’hui les rayonnages des librairies d’art et de livre religieux spécialisées dans la mémoire combattante. Belfort entre ainsi dans le panthéon républicain.

Conclusion

Le siège de Belfort de 1870-1871 dépasse largement le cadre d’un épisode militaire. Il représente, dans la mémoire collective, le moment où une France vaincue retrouve, à travers la résistance d’une seule cité, la possibilité de se penser elle-même comme nation digne et indomptable. Pendant cent trois jours, Denfert-Rochereau et ses hommes ont opposé leur volonté à l’inéluctable, transformant une défense localisée en geste universel.

L’œuvre du Souvenir Français, dans le Doubs comme dans le Territoire de Belfort, perpétue cette mémoire. Les associations entretiennent les tombes des soldats de 1870, organisent les cérémonies du 11 novembre, du 8 mai et de la Toussaint, fleurissent les monuments aux morts de 1870 du Doubs érigés dans tant de villages de la région. Ces gestes simples, accomplis génération après génération, prolongent dans le présent l’écho lointain des canons de l’hiver 1871.

Se souvenir de Belfort, c’est se souvenir d’une France qui, dans la défaite même, a su préserver son honneur. C’est aussi mesurer le prix qu’a coûté, à des hommes ordinaires, le maintien d’une dignité collective. Le Lion de Bartholdi, immobile depuis cent quarante-cinq ans dans le grès rose des Vosges, en demeure le veilleur silencieux.

Pour découvrir la citadelle aujourd’hui, ses musées, son architecture Vauban et son guide de visite complet — incluant les cérémonies commémoratives et les lieux de mémoire qui perpétuent l’héritage de 1870 — consultez notre article dédié : la citadelle de Belfort, histoire militaire, patrimoine et guide de visite.