Au premier jour de la mobilisation, le 2 août 1914, les réservistes doubistes rappelés sous les drapeaux retrouvent dans leur domicile ou au dépôt de régiment un uniforme dont la couleur n’a guère évolué depuis le Second Empire. La capote modèle 1877, teinte en rouge garance, demeure le vêtement de dessus réglementaire pour l’infanterie de ligne. Dans les casernes de Besançon, notamment au sein des régiments du Doubs engagés dans la 14e division d’infanterie, les hommes du 60e régiment d’infanterie et du 35e RI enfilent cette lourde capote de drap de laine pesant environ 1,8 kilogramme.

Le poilu du Doubs porte ainsi sur lui près de trois kilogrammes de laine teinte dans une nuance que les Allemands surnomment ironiquement « le pantalon rouge ». Cette tenue, pensée pour la guerre de manœuvre à découvert, révèle rapidement son inadaptation aux conditions du conflit moderne. Dès les premiers engagements en Belgique et dans les Ardennes, les régiments bisontins subissent des pertes dramatiques que le rouge garance ne fait qu’exacerber.

La capote rouge garance : l’uniforme de mobilisation de 1914

En août 1914, l’infanterie française arbore fièrement la capote et le pantalon de couleur rouge garance, héritage chromatique des guerres napoléoniennes. Le pantalon garance à pont, modèle 1867/1873, complète cet ensemble ostensiblement coloré. Les archives du Service historique de la Défense conservent les fiches de dotation de l’équipement individuel pour l’année 1914 : chaque homme reçoit deux paires de guêtres en toile blanche, des brodequins de cuir fauve cloutés, et le fameux képi modèle 1884, également rouge garance pour les troupes de ligne.

Cette livrée voyante tranche brutalement avec les tons de terre et de verdure du nord-est. Les poilus du Doubs, comme le 60e RI ou le 35e RI, débarquent dans les Vosges et en Belgique vêtus de cette tenue ostentatoire. La réalité des combats de 1914 dissipe rapidement ces illusions : les mitrailleuses allemandes balaient les lignes françaises avec une efficacité mécanique qui ne distingue ni l’ardeur ni la bravoure.

Élément Modèle 1914 Couleur Poids indicatif Fonction
Capote Modèle 1877 Rouge garance ~1,8 kg Manteau de dessus
Pantalon Modèle 1867/1873 Rouge garance ~0,8 kg Pantalon à pont
Képi Modèle 1884 Rouge garance ~0,2 kg Coiffure réglementaire
Guêtres Toile blanche Blanc ~0,3 kg Protection des mollets
Brodequins Cuir fauve clouté Fauve ~1,2 kg Chaussures de marche
Ceinturon Modèle 1888/93 Cuir noir teinté ~0,7 kg Porte-cartouches et baïonnette

Le drame de la visibilité : pourquoi le rouge vif devient une cible

La bataille des Frontières, en août 1914, coûte à la France près de 300 000 hommes en quelques semaines. Les témoignages des survivants du Doubs, conservés aux Archives départementales du Doubs, évoquent des charges à la baïonnette où les silhouettes rouges se découpent comme des cibles parfaites contre les blés mûrs ou les prairies des Ardennes. Le képi rouge, lui aussi, devient un point de mire privilégié pour les tireurs d’élite ennemis.

L’état-major français hésite pourtant à renoncer à cette identité chromatique. Arguments de prestige, crainte d’un effet démoralisateur, résistance des corps d’officiers : de multiples facteurs freinent l’adoption d’une tenue plus discrète. Ce n’est qu’à l’automne 1914, sous la pression des rapports des commandants de compagnie et des comptes rendus sanitaires alarmants, que la décision est prise d’introduire une teinte plus discrète.

Jeune femme en capote rouge garance et képi de 1914 dans un champ franc-comtois
La capote et le pantalon rouge garance de 1914 rendaient le fantassin particulièrement visible sur les champs de bataille.

L’adoption du bleu horizon : une mutation technique et tactique en 1915

Le remplacement de la capote rouge garance par l’uniforme bleu horizon constitue l’un des tournants les plus significatifs de l’équipement militaire français durant la Grande Guerre. Cette décision, formalisée par la circulaire du 9 décembre 1914 et généralisée au printemps 1915, ne relève pas d’une simple question esthétique : elle traduit une prise de conscience brutale des exigences du combat moderne.

La nuance retenue résulte d’une formulation chimique précise : un drap tricolore composé de 60 % de laine bleue teintée à l’indigo, 30 % de laine rouge teintée à l’alizarine et 10 % de laine blanche. Cette teinte, qualifiée d’« horizon », se fond davantage dans la brume et le ciel voilé des journées d’hiver dans la région de Verdun ou de l’Artois. La fabrication en masse pose néanmoins d’énormes difficultés logistiques : les ateliers du Doubs, comme la teinturerie Bourgeois à Besançon, sont réquisitionnés et convertis à cette production chromatique imposée par l’état-major.

Sur le plan technique, l’uniforme bleu horizon ne se limite pas au changement de couleur :

  • Le col droit et raide cède la place à un col rabattu plus pratique
  • Les boutons métalliques brillants sont remplacés par des boutons recouverts de toile ou peints en noir
  • Les pantalons garance à large bande latérale laissent place au pantalon-culotte bleu horizon
  • Le casque Adrian, adopté en avril 1915, protège la tête bien mieux que le képi

L’équipement complet du poilu doubiste : du barda à la gamelle

Le barda du poilu, cette charge de quinze à vingt-cinq kilos qu’il trimballait sur les routes de France et de Belgique, raconte autant l’impréparation de l’armée française que l’ingéniosité des soldats du Doubs pour s’adapter. À la déclaration de guerre, le fantassin reçoit un sac à dos en toile de lin, dit « sac de marche M1893 », d’une contenance de trente litres environ. Dedans s’entassent la gamelle en fer blanc, le quart en étain, la couverture de laine pliée en bourrelet, la toile de tente et ses piquets de fer.

La gamelle devient l’objet fétiche du quotidien. Ronde, à deux compartiments, elle sert à tout : réchauffer la soupe, faire sécher les chaussettes, récupérer l’eau de pluie. Plus déroutante, la boîte de conserve « singe » contenant la ration de bœuf salé ou de haricots, qu’il faut ouvrir à la baïonnette faute de tire-bouchon.

Couturière bisontine confectionnant une capote bleu horizon dans un atelier de 1915
Les couturières et teinturiers du Doubs ont été massivement réquisitionnés pour produire les nouveaux uniformes bleu horizon.

Le ceinturon M1888/93, en cuir fauve, porte les cartouchières à capuchons d’acier, la baïonnette au fourreau, la gourde en aluminium d’un litre et demi. Cette dernière pose problème : l’aluminium conserve mal la fraîcheur, le bouchon de liège pourrit, l’eau prend goût de moisi. Les poilus doubistes affectionnent les gourdes de récupération et les bidons pris sur l’ennemi. Le fusil Lebel modèle 1886/93, avec ses huit coups et sa baïonnette à douille, reste l’arme individuelle de référence, même si sa longueur et son maniement en tranchée posent des difficultés — un aperçu détaillé de cet armement de la Première Guerre mondiale permet de resituer le fusil Lebel parmi les autres équipements du fantassin. Les nettoyages fréquents de la culasse, les cartouches 8 mm Lebel stockées dans les cartouchières, l’huile de coude qui remplace l’huile réglementaire : chaque soldat du Doubs développe ses astuces pour garder son arme en état dans la boue et la pluie.

Au fil des mois, l’équipement évolue sous la pression des combats :

  1. La pelle de tranchée, d’abord rarissime, devient aussi essentielle que le fusil
  2. Le masque à gaz, introduit après Ypres en avril 1915, transforme le visage du poilu
  3. Les modèles successifs — M2 en tissu imbibé, puis le célèbre « nez de cochon » — figurent sur de nombreuses photographies
  4. Les chaussures de marche en cuir souple, dites « brodequins », s’avèrent vite inefficaces dans la boue

Les ateliers de confection et réparation du Doubs

Dès les premiers jours de la mobilisation, l’industrie textile et cuir du Doubs bascule en économie de guerre. À Besançon, les anciennes manufactures d’horlogerie et de confection réorientent leurs ateliers vers la production militaire. Les couturières et les gainiers, spécialisés jusqu’alors dans la maroquinerie de luxe, se mettent à coudre des sacs à dos Mle 1893 et des porte-cartouches. L’intendance de la 7e région militaire, dont dépend le Doubs, peine à équiper les 60 000 réservistes rappelés sous les drapeaux dès août 1914.

Montbéliard, cité industrielle ancrée dans la mécanique et le textile, constitue le second pôle de cette mobilisation. Les ateliers de la région adaptent leurs métiers à la fabrication des draps de laine réglementaires. Le bleu horizon exige des teintures complexes à base d’indigo et de noir de charbon. Les chimistes montbéliardais perfectionnent ces procédés pour garantir l’uniformité des teintes malgré les variations de qualité des matières premières, devenues précaires sous le blocus.

La réparation des équipements constitue un enjeu tout aussi décisif. Les soldats du 60e régiment d’infanterie usent leurs godillots et leurs capotes dans les tranchées boueuses. Les femmes du Doubs, ouvrières ou épouses de mobilisés, sont massivement embauchées dans les ateliers de ravalement. Elles recousent les déchirures, remplacent les boutons de cuivre par des boutons de bois pour économiser le métal, rapiecèrent les fonds de pantalon élimés par les marches forcées.

Femme en uniforme bleu horizon tenant un casque Adrian et un fusil Lebel
Le casque Adrian modèle 1915 et le fusil Lebel équipé de sa baïonnette complètent l'équipement du poilu.

Les variations régimentaires : 60e RI, 35e RI et bataillons de chasseurs

Dans le Doubs, deux régiments d’infanterie de ligne portent l’essentiel du fardeau des premiers mois de guerre : le 60e RI de Besançon et le 35e RI de Belfort. Leur uniforme de parade, réglementaire depuis 1893, reste identifiable à quelques détails près. Le 60e, stationné à la caserne Ruty, arbore les boutons et insignes réglementaires d’infanterie de ligne, tandis que le 35e conserve jusqu’en 1915 des particularismes hérités des corps francs de 1870-1871.

Les bataillons de chasseurs à pied rompent radicalement avec cette esthétique. Le 30e BCP, formé en partie de réservistes du Jura et du Doubs, porte la vareuse bleu foncé et le pantalon garance à large passepoil, complétés par le légendaire béret basque. Cette silhouette disparaît rapidement sous les couches de boue des tranchées de la Haute-Saône puis de la Woëvre, dans des combats qui rappellent la violence de la Première Guerre mondiale dans le Doubs.

L’entretien de l’uniforme relevait du bricolage permanent. La capote bleu horizon, teinte à l’indigo et à l’outremer, déteignait sous la pluie et prenait une teinte grisâtre. Les soldats utilisaient des bâtons de bleu de lessive, parfois du jus de tournesol ou de la terre de Sienne brûlée pour raviver la couleur. Les couturières et blanchisseuses de Besançon, organisées en associations patriotiques, envoyaient régulièrement des colis de boutons de rechange et de fils résistants. L’équipement propre aux spécialités mérite attention. Les compagnies de mitrailleuses, rattachées aux régiments de ligne à partir de 1915, reçoivent un baudrier de pistolier pour le revolver d’ordonnance, tandis que les sections de grenadiers du 60e RI expérimentent dès 1916 des porte-grenades en cuir riveté, fabriqués par les artisans maroquiniers de Besançon. Ces productions locales, jamais normalisées, présentent des variations notables d’un lot à l’autre. L’artillerie française, dont les pièces fabriquées dans les usines de la région alimentent les batteries du front, impose également des équipements spécifiques aux servants de canon, thème développé dans notre article sur l’artillerie française de 14-18.

Les insignes de col, introduits progressivement à partir de 1916 pour faciliter la reconnaissance des unités dans la confusion des assauts, portent les numéros brodés ou métalliques caractéristiques. Le « 60 » et le « 35 » apparaissent d’abord en laiton puis en aluminium peint. La coiffure constitue le dernier élément différenciant : le képi, abandonné au profit du casque Adrian dès l’automne 1915, survit dans les services de l’arrière et les permissions. Les permissions, rares et précieuses, voient les soldats du Doubs rentrer chez eux vêtus de leur capote bleu horizon, souvent trop grande ou trop petite, usée aux coudes et aux genoux, qu’ils ont tenté de faire recoudre par les blanchisseuses de Besançon. Les photographies de familles, conservées dans les albums privés et parfois déposées aux Archives départementales du Doubs, montrent ces hommes fatigués, le regard fixe, portant avec fierté un uniforme qui les a accompagnés au bord de la mort.