La 7e région militaire de Besançon constituait l’un des piliers de l’armée française en 1914, ancrant profondément le Doubs dans la Grande Guerre. Les régiments du Doubs, forgés dans une tradition militaire ancienne, furent parmi les premiers engagés dans la guerre et parmi les derniers à cesser le combat. Leur histoire se confond avec celle de la nation tout entière, des premiers accrochages de l’été 1914 aux offensives victorieuses de l’automne 1918.

Le 60e régiment d’infanterie de Besançon, le 35e RI de Belfort et la 14e Division d’infanterie incarnent cette épopée de la Première Guerre mondiale. Leurs drapeaux, conservés dans les mairies ou au musée de la Citadelle de Besançon, portent les noms des batailles où ils se sont illustrés. Chaque année, le Souvenir Français du Doubs veille à ce que ces noms ne tombent pas dans l’oubli.

La mobilisation de 1914 : le Doubs sur le pied de guerre

L’ordre de mobilisation générale fut donné le 1er août 1914. Dans le Doubs, comme partout en France, les hommes rejoignirent leur dépôt de régiment dans un mélange d’enthousiasme et d’appréhension. Le 60e RI, caserné à Besançon, le 35e RI à Belfort, le 42e RI également à Belfort : chaque ville vit partir ses fils vers les gares de départ.

André Peugeot, caporal du 44e régiment d’infanterie de Montbéliard, devint le premier militaire français tué au combat. Le 2 août 1914, à Joncherey dans le Territoire de Belfort, sa patrouille heurta des éclaireurs allemands. Le caporal Peugeot tomba à 21 ans, trois jours avant la déclaration officielle de guerre. Cette mort prématurée symbolise l’engagement immédiat des régiments comtois dans le conflit.

Les réservistes du Doubs, rappelés dans les classes antérieures, gonflèrent les effectifs. Le 60e RI, qui comptait environ 2 500 hommes à la paix, vit ses bataillons successifs atteindre des effectifs dépassant 10 000 hommes au total sur les quatre années de guerre. Le taux de rotation était vertigineux : les pertes étaient remplacées par des vagues de nouvelles recrues, elles-mêmes décimées quelques semaines plus tard.

Le 60e régiment d’infanterie de Besançon : quatre ans d’épreuves

Le 60e RI fut créé en 1673 sous l’Ancien Régime. En 1914, il appartenait à la 14e brigade de la 7e division d’infanterie. Ses premiers combats eurent lieu en Belgique, lors de la retraite de l’armée française après la bataille des Frontières.

Le régiment se distingua particulièrement lors de la première bataille de la Marne, en septembre 1914. Sur le secteur de Revigny, les hommes du 60e RI tinrent leurs positions contre les assauts répétés de l’armée allemande. Cette résistance contribua à l’arrêt de l’avance ennemie, ouvrant la voie à la contre-offensive alliée.

Les années suivantes marquèrent le régiment au fer rouge de la guerre de tranchées. Verdun, la Somme, l’Aisne, le Chemin des Dames : chaque grande offensive coûta au 60e RI des centaines d’hommes. À Verdun, en 1916, le régiment fut engagé sur le secteur de la côte 304 et du fort de Douaumont. Les témoignages des survivants, conservés au SHD, décrivent des conditions de combat inimaginables : boue, gaz, obus incessants et cadavres empilés dans les tranchées.

Le colonel Bersot, commandant le régiment en 1917, fut tué au combat lors de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames. Son nom est gravé sur le monument aux morts de Besançon, aux côtés de milliers d’autres. La bataille du Chemin des Dames, lancée le 16 avril 1917, se solda par un échec sanglant qui précipita les mutineries dans l’armée française.

Jeune femme portant le drapeau régimentaire lors d'une cérémonie du 11 novembre
Les cérémonies du Souvenir Français perpétuent la mémoire des régiments du Doubs et de leurs drapeaux chargés d'histoire.

Le 35e régiment d’infanterie de Belfort : la cité du lion

Le 35e RI, également appelé le « régiment de Belfort », portait le numéro de la ville qui l’avait vu naître. Ses origines remontent à 1604. En 1914, il formait avec le 42e RI la 14e brigade de la 14e Division d’infanterie.

Le régiment fut mobilisé dès le 2 août 1914 et engagé sur le front alsacien. Les combats dans les Vosges, autour de Mulhouse et de Cernay, furent particulièrement acharnés. La proximité géographique du front avec le Doubs rendait les nouvelles encore plus douloureuses pour les familles : les blessés pouvaient être évacués vers les hôpitaux de Besançon et de Montbéliard.

Le 35e RI participa à l’ensemble des grandes batailles de la guerre. À la Somme, en juillet 1916, il fut engagé dans les secteurs de Fricourt et de Mametz. Les pertes furent considérables : sur un bataillon déployé à 800 hommes, seuls 200 revenaient indemnes. Les archives du SHD (sous-série 26N) conservent les journaux de marche détaillés de ces journées sanglantes, tandis que l’armement de la Grande Guerre illustre les conditions matérielles des combats.

En 1918, le régiment se distingua lors de la seconde bataille de la Marne et de l’offensive des Cent-Jours. L’engagement du 35e RI à la Montagne de Reims, en juillet 1918, fut salué par le commandement comme un exemple de ténacité. Les soldats tinrent leurs positions contre des assauts répétés, permettant à la contre-offensive alliée de se déployer.

La 14e Division d’infanterie : la « Division des As »

La 14e Division d’infanterie regroupait les régiments du Doubs et du Territoire de Belfort au sein du 7e corps d’armée. Commandée successivement par plusieurs généraux, elle acquit sa réputation de « Division des As » sous le commandement du général Jean Degoutte.

Cette division se distingua particulièrement lors des offensives de 1918. À la bataille de la Montagne de Reims, en juillet 1918, elle tint le front contre l’offensive allemande Ludwig. Les régiments du Doubs résistèrent pendant des jours à des bombardements d’une intensité inouïe, puis participèrent à la contre-offensive qui repoussa l’ennemi.

L’offensive des Cent-Jours, lancée le 8 août 1918, vit la 14e DI jouer un rôle déterminant. Les régiments progressèrent de plusieurs kilomètres par jour, brisant enfin la ligne Hindenburg après quatre ans de guerre de position. La rapidité de l’avance surprit même le haut commandement français.

Bataille Date Régiments engagés Pertes estimées
Frontières / Retraite Août 1914 35e, 42e, 44e RI 800+ morts
1re Marne Sept. 1914 60e, 35e RI 1 200+ morts
Verdun 1916 60e RI 1 800+ morts
Somme Juill. 1916 35e, 42e RI 1 500+ morts
Chemin des Dames Avr. 1917 60e RI (col. Bersot tué) 2 000+ morts
Montagne de Reims Juill. 1918 60e, 35e, 42e RI 1 000+ morts
Offensive des Cent-Jours Août-nov. 1918 Tous 1 500+ morts

Les chasseurs à pied du Doubs : le 5e et le 15e BCP

Outre les régiments d’infanterie de ligne, le Doubs fournit des bataillons de chasseurs à pied particulièrement réputés. Le 5e BCP, stationné à Besançon, et le 15e BCP, basé à Remiremont mais recrutant dans la région, figuraient parmi les unités d’élite de l’armée française.

Les chasseurs à pied étaient des troupes légères, entraînées au combat en terrain difficile. Leur uniforme bleu foncé et leur béret caractéristique les distinguaient des fantassins de ligne. Leur réputation de bravoure était bien établie : les BCP furent souvent employés comme troupes de choc dans les offensives difficiles.

Carte historique du front occidental montrant les positions de la 14e Division d'infanterie dans les tranchées
La 14e Division d'infanterie a combattu sur l'ensemble du front occidental, de la Belgique à la Champagne.

Le 5e BCP fut particulièrement éprouvé à Verdun. Engagé sur la côte 304 en mars 1916, il perdit plus de 60 % de ses effectifs en trois semaines de combat. Les témoignages des survivants, publiés dans les années 1920 et 1930, décrivent des scènes d’horreur où les soldats combattaient au milieu des cadavres de leurs camarades, incapables d’enterrer les morts sous le feu incessant.

Le 15e BCP, lui, se distingua lors de la bataille de la Somme et de l’offensive de la Malmaison en octobre 1917. Cette dernière offensive, préparée avec un soin méticuleux par le général Pétain, fut l’une des rares réussites françaises de l’année 1917. Les chasseurs du 15e BCP prirent la ferme de la Malmaison au terme d’un assaut parfaitement coordonné.

La mémoire des régiments du Doubs aujourd’hui

La mémoire des régiments du Doubs vit à travers plusieurs vecteurs. Les monuments aux morts de chaque commune portent les noms des soldats tombés, souvent classés par régiment d’appartenance. Les recherches généalogiques permettent aujourd’hui de retrouver le parcours exact de chaque soldat, grâce aux archives numérisées du SHD et du site Mémoire des Hommes.

Le musée de la Citadelle de Besançon conserve des objets et des documents relatifs au 60e RI. Des expositions temporaires y sont régulièrement organisées, notamment à l’occasion des commémorations du 11 novembre. Le Souvenir Français du Doubs participe activement à ces événements en apportant son expertise et ses archives.

Les cérémonies annuelles rassemblent descendants, historiens et citoyens. À Besançon, le dépôt de gerbe au monument aux morts de la place du 8-Septembre intègre systématiquement une mention des régiments locaux. Les associations de souvenir, comme l’UNC ou la FNACA, veillent à la présence de porte-drapeaux lors de ces cérémonies.

La transmission de cette mémoire auprès des jeunes constitue l’enjeu majeur des prochaines années. Avec la disparition des derniers témoins de la Seconde Guerre mondiale, il revient aux associations comme le Souvenir Français de maintenir vivante la mémoire de la Grande Guerre. Les régiments du Doubs, par leur bravoure et leurs sacrifices, méritent que leur histoire continue d’être racontée.