Sur les monuments aux morts du Doubs, les noms gravés sont presque exclusivement masculins. Pourtant, derrière chaque soldat tombé au front se tenait souvent une infirmière qui l’avait soigné, une marraine de guerre qui lui avait écrit, une ouvrière qui avait fabriqué ses munitions, ou une agent de liaison qui avait transmis des messages vitaux à la Résistance. Cet article retrace l’engagement méconnu des femmes du Doubs pendant les deux conflits mondiaux, une histoire longtemps restée dans l’ombre des récits officiels.

Cette mémoire féminine, moins spectaculaire que celle des combats, n’en est pas moins essentielle pour comprendre l’ampleur de la mobilisation de la société comtoise tout entière face à la guerre, sur le front comme à l’arrière.

Une mémoire combattante aussi féminine

L’histoire militaire s’est longtemps écrite au masculin. Les monuments aux morts, les cérémonies commémoratives, les récits patriotiques ont mis en avant le sacrifice des soldats tombés au combat, laissant dans l’ombre la contribution essentielle des femmes à l’effort de guerre. Cette invisibilisation n’est pas propre au Doubs : elle traverse l’ensemble de la mémoire nationale française jusqu’à une période récente.

Pourtant, entre 1914 et 1945, les femmes comtoises ont occupé des rôles multiples et déterminants : soins aux blessés, soutien moral par correspondance, production industrielle de guerre, et engagement clandestin dans les réseaux de résistance. Réunir ces différentes facettes permet de restituer une image plus complète et plus juste de la mobilisation totale que représente la guerre de 1914-1918 dans le Doubs, premier conflit à mobiliser aussi largement la société comtoise dans son ensemble.

À retenir : la notion de « guerre totale », qui caractérise les deux conflits mondiaux du XXe siècle, implique la mobilisation de l’ensemble de la société, y compris des femmes restées à l’arrière ou engagées directement dans le soin aux blessés et la résistance.

Les infirmières de la Croix-Rouge dans le Doubs

Dès 1914, la Croix-Rouge française mobilise des milliers de femmes bénévoles pour armer les hôpitaux militaires et les ambulances installés à proximité du front. Dans le Doubs, plusieurs établissements de Besançon et des villes voisines se transforment en hôpitaux auxiliaires, accueillant des blessés évacués depuis les lignes de front de l’Est.

Ces infirmières, souvent issues de la bourgeoisie locale mais aussi de milieux plus modestes, suivent une formation accélérée dispensée par les sociétés de secours aux blessés militaires. Leur tâche est rude : pansements, soins d’hygiène, surveillance des convalescents, parfois assistance directe lors d’opérations chirurgicales dans des conditions sanitaires précaires.

Type d’engagement Description Lieu principal dans le Doubs
Infirmières diplômées Croix-Rouge Soins directs aux blessés dans les hôpitaux militaires Besançon et villes-hôpitaux
Dames de la Croix-Rouge Bénévolat, accueil, correspondance des blessés Ensemble du département
Ouvroirs et confection Fabrication de bandages, vêtements chauds Paroisses et associations locales

Ce travail, effectué le plus souvent bénévolement et sans reconnaissance officielle équivalente à celle des combattants, a pourtant sauvé d’innombrables vies. Il reste aujourd’hui peu documenté dans les mémoires locales, faute d’archives systématiques consacrées spécifiquement à ces parcours féminins.

Les conditions de travail de ces infirmières bénévoles étaient souvent éprouvantes : journées de plus de douze heures, exposition constante aux maladies infectieuses véhiculées par les blessés, pénurie de matériel médical et de médicaments, en particulier lors des grandes vagues d’afflux de blessés consécutives aux offensives majeures du front. Beaucoup de ces femmes, jeunes ou plus âgées, ont ainsi acquis une expérience médicale considérable, parfois réinvestie après-guerre dans des carrières infirmières ou sociales qui n’auraient pas été envisageables sans cet engagement initial forcé par les circonstances.

Les marraines de guerre et le soutien par correspondance

La pratique des marraines de guerre se développe massivement à partir de 1915, encouragée par la presse patriotique et diverses œuvres charitables soucieuses de soutenir le moral des soldats isolés, notamment ceux originaires de régions envahies ou dépourvus de famille proche. Une marraine de guerre entretient une correspondance régulière avec un soldat, son « filleul », qu’elle ne connaît parfois pas personnellement au départ.

Cette correspondance, souvent riche et touchante, constitue aujourd’hui une source historique précieuse pour comprendre le quotidien des tranchées vu depuis l’arrière. Dans le Doubs, de nombreuses femmes — épouses, jeunes filles, veuves — se sont engagées dans cette pratique, envoyant colis, lettres et menus objets réconfortants aux soldats du front.

Conseil pour les familles en recherche généalogique : les correspondances de guerre conservées dans les archives familiales constituent une source précieuse, souvent négligée, pour retracer le parcours d’un soldat et le rôle joué par les femmes de son entourage pendant le conflit.

Cette relation épistolaire, parfois transformée en mariage après la guerre, dépasse le simple geste patriotique : elle traduit un investissement affectif et moral considérable, qui a permis à de nombreux soldats de tenir psychologiquement face à l’épreuve du feu prolongée.

Certaines marraines de guerre du Doubs ont ainsi correspondu pendant plusieurs années avec des soldats affectés à des régiments éloignés de leur région d’origine, entretenant un lien de solidarité nationale qui dépassait largement les attaches locales. Ces correspondances, lorsqu’elles ont été conservées, révèlent une écriture souvent soignée, empreinte à la fois de pudeur et de tendresse, où les nouvelles du quotidien villageois côtoient les encouragements adressés à un « filleul » que la marraine n’a parfois jamais rencontré en personne avant l’armistice.

Marraine de guerre écrivant une lettre à son filleul soldat, scène stylisée d'époque

Les ouvrières des usines d’armement bisontines

À partir de 1914, puis à nouveau après 1939, la mobilisation des hommes vers le front crée un vide de main-d’œuvre considérable dans l’industrie, notamment dans l’horlogerie bisontine reconvertie en partie vers la production de guerre. Les femmes viennent alors combler ce vide, occupant des postes d’ouvrières dans des ateliers auparavant réservés aux hommes.

Ce travail industriel, exigeant et parfois dangereux, transforme durablement le rapport des femmes au monde du travail salarié. Plusieurs types de production mobilisent la main-d’œuvre féminine bisontine :

  • Fabrication de pièces de précision pour l’armement, héritière du savoir-faire horloger local
  • Confection d’uniformes et d’équipements militaires
  • Travaux de manutention et de logistique dans les dépôts militaires
  • Production de munitions dans certains ateliers reconvertis

Cette mobilisation industrielle féminine, documentée par les historiens du travail en Franche-Comté, préfigure des évolutions sociales plus larges qui se poursuivront après-guerre, notamment l’accès progressif des femmes à une autonomie économique plus affirmée.

Le retour à la paix s’accompagne toutefois, dans bien des cas, d’un retour attendu des femmes vers la sphère domestique, les postes industriels étant à nouveau réservés en priorité aux hommes démobilisés. Ce mouvement de bascule, documenté aussi bien après 1918 qu’après 1945, illustre le caractère largement conjoncturel de cette émancipation professionnelle féminine, qui ne se traduira en droits sociaux et politiques durables que progressivement, notamment avec l’obtention du droit de vote des femmes en 1944.

Les femmes dans les réseaux de résistance 1940-1944

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’engagement féminin prend une forme nouvelle et clandestine au sein des réseaux de résistance qui se développent en Franche-Comté à partir de 1940. Les femmes y occupent des rôles multiples, souvent moins visibles que ceux des combattants du maquis, mais tout aussi essentiels au fonctionnement des réseaux.

Les principales missions confiées aux femmes résistantes du Doubs incluent :

  1. Le transport de messages et de documents, en évitant les contrôles allemands grâce à une moindre suspicion apparente
  2. L’hébergement de résistants, de réfractaires au Service du travail obligatoire et parfois de parachutistes alliés
  3. Le ravitaillement des maquis installés dans les massifs forestiers du département
  4. La confection de faux papiers ou la transmission d’informations sur les mouvements des troupes d’occupation
  5. Le soutien logistique et infirmier aux blessés des combats de la Libération en 1944

Cette dimension féminine de la Résistance, longtemps sous-estimée dans les récits historiques classiques, a fait l’objet ces dernières décennies d’un travail de redécouverte historiographique important, redonnant leur place à des figures restées dans l’anonymat.

Rôle féminin dans la Résistance Description Risque encouru
Agent de liaison Transport de messages et de documents entre réseaux Arrestation, interrogatoire
Hébergement clandestin Accueil de résistants, réfractaires au STO, parachutistes alliés Déportation en cas de dénonciation
Ravitaillement des maquis Approvisionnement en vivres et en matériel des groupes armés Surveillance, contrôles routiers
Faux papiers et renseignement Fabrication de documents, transmission d’informations militaires Exécution sommaire, torture

Le risque encouru par ces femmes n’était en rien inférieur à celui des résistants combattants du maquis. Une arrestation pouvait déboucher sur la déportation, la torture ou l’exécution sommaire, sans que le statut de femme n’offre la moindre protection face à la répression allemande ou à celle de la Milice. Plusieurs résistantes du Doubs ont ainsi payé de leur vie leur engagement clandestin, arrêtées lors de rafles ou dénoncées, avant d’être déportées vers les camps de concentration où beaucoup ne sont jamais revenues.

Ouvrières dans une usine d'armement à Besançon pendant la guerre

Portraits de femmes engagées du Doubs

Les recherches biographiques menées par les historiens locaux et le Souvenir Français permettent aujourd’hui de retrouver des parcours individuels de femmes engagées, du côté des soins comme de la résistance. Ces portraits de combattants du Doubs intègrent progressivement des figures féminines aux côtés des soldats plus traditionnellement mis en avant.

Ces portraits révèlent des trajectoires souvent exceptionnelles : jeunes institutrices devenues agents de liaison, épouses de résistants ayant pris le relais de leur mari arrêté, infirmières ayant continué leur service dans des conditions extrêmes lors des combats de la Libération en 1944. Chacune de ces histoires mérite d’être documentée et transmise avec la même rigueur que celle appliquée aux parcours des combattants.

Pourquoi cette mémoire est restée longtemps invisible

Plusieurs facteurs expliquent la relative invisibilité de la mémoire féminine combattante dans le Doubs comme ailleurs en France. Les monuments aux morts, érigés dans les années 1920 pour les premiers, commémorent avant tout les soldats tombés au front, un rôle presque exclusivement masculin selon les normes de l’époque. Les engagements féminins, souvent informels, bénévoles ou clandestins, n’ont généralement laissé aucune trace officielle équivalente à un dossier militaire.

À cela s’ajoute une dimension culturelle plus large : la construction de la mémoire nationale française du XXe siècle a longtemps privilégié le récit héroïque masculin, reléguant les contributions féminines au rang d’histoire secondaire, jugée moins digne d’une commémoration publique solennelle.

La reconnaissance progressive de leur rôle

Depuis plusieurs décennies, cette hiérarchie mémorielle est progressivement remise en question par le travail des historiens, notamment dans le champ de l’histoire des femmes et du genre. Des travaux universitaires, des expositions et des colloques ont permis de documenter plus systématiquement l’engagement féminin pendant les deux conflits mondiaux.

Dans le Doubs, cette reconnaissance passe notamment par :

  • L’intégration de figures féminines dans les cérémonies commémoratives locales
  • La recherche biographique menée par les comités du Souvenir Français
  • La valorisation de correspondances et journaux intimes conservés dans les archives familiales
  • La reconnaissance officielle de résistantes décorées, parfois à titre posthume

Le travail du Souvenir Français pour cette mémoire

Le Souvenir Français du Doubs s’attache aujourd’hui à intégrer pleinement cette dimension féminine dans son travail de mémoire, aux côtés de l’entretien traditionnel des tombes et des monuments. Ce travail passe par la collecte de témoignages familiaux, la recherche dans les archives locales et la mise en valeur de ces parcours lors des commémorations.

Cette démarche s’inscrit dans une approche plus large de valorisation du patrimoine mémoriel régional. Le patrimoine et les territoires de Franche-Comté offrent un cadre géographique et historique permettant de mieux comprendre le contexte dans lequel ces femmes ont exercé leur engagement, qu’il s’agisse de Besançon, de Pontarlier ou des villages du Haut-Doubs.

Transmettre aujourd’hui cette histoire méconnue

La transmission de cette mémoire féminine repose désormais largement sur un travail de recherche patient, mené par les familles, les historiens locaux et les associations de mémoire. Plusieurs pistes permettent d’approfondir ou de contribuer à cette transmission :

  • Consulter les archives familiales pour retrouver des correspondances ou journaux intimes de femmes engagées
  • Se rapprocher des comités du Souvenir Français pour signaler un parcours féminin méconnu
  • Participer aux cérémonies commémoratives en veillant à la mention explicite des figures féminines
  • Explorer les travaux consacrés aux résistants du Doubs pendant la Seconde Guerre mondiale, qui intègrent progressivement la dimension féminine de l’engagement
  • Approfondir la géographie des maquis et réseaux clandestins à travers la page consacrée à la résistance en Franche-Comté et aux réseaux de maquis du Doubs

Les archives orales, collectées ces dernières décennies auprès des dernières résistantes et infirmières encore en vie, constituent aujourd’hui une ressource irremplaçable pour cette transmission. Chaque témoignage recueilli, chaque lettre conservée, chaque photographie annotée enrichit un patrimoine mémoriel encore incomplet, où la contribution des femmes du Doubs mérite pleinement de trouver sa place aux côtés de celle des combattants plus traditionnellement mis en avant par l’histoire officielle.

Conclusion

L’histoire des femmes du Doubs pendant les deux guerres mondiales dessine une mémoire combattante à part entière, longtemps restée dans l’ombre des récits officiels centrés sur les soldats. Infirmières dévouées, marraines de guerre au soutien moral précieux, ouvrières mobilisées dans les usines d’armement, résistantes engagées au péril de leur vie : ces femmes ont porté, chacune à leur manière, une part essentielle de l’effort de guerre comtois.

Redonner sa place à cette mémoire féminine, c’est enrichir et compléter le récit collectif porté par le Souvenir Français, en rappelant que la guerre, dans toute sa dureté, a mobilisé bien au-delà des seuls champs de bataille et que le courage a pris, pour ces femmes, des formes multiples et tout aussi dignes de mémoire.

Cette relecture de l’histoire locale à travers le prisme du genre ne vise en rien à minimiser le sacrifice des combattants tombés au front, dont les noms demeurent à juste titre au cœur des monuments aux morts du département. Elle vise au contraire à compléter ce récit, à en révéler toute la complexité, et à honorer pleinement celles qui, sans jamais porter les armes, ont contribué de manière décisive à soutenir l’effort de guerre et à préserver la vie de tant de soldats du Doubs, entre 1914 et 1945.