Dans son bureau du quartier Battant à Besançon, Camille Roussel travaille entourée de classeurs de fiches matricules photocopiées, de loupes de différentes tailles et d’un ordinateur ouvert sur trois onglets d’archives numérisées. Généalogiste indépendante spécialisée en histoire militaire depuis dix ans, elle accompagne chaque année plusieurs dizaines de familles du Doubs qui souhaitent reconstituer le parcours d’un ancêtre soldat, identifier une décoration retrouvée dans un tiroir ou comprendre une citation mentionnée sur un état de service.

Cette interview propose un mode d’emploi concret pour toute personne qui souhaiterait se lancer dans une démarche similaire : où chercher, comment lire les documents, comment éviter les erreurs les plus fréquentes. Un travail patient, qui rejoint directement la mission du Souvenir Français du Doubs de préserver et transmettre la mémoire des combattants du département, notamment celle documentée dans les portraits de combattants du Doubs rassemblés au fil des recherches biographiques locales.

Portrait de Camille Roussel, généalogiste spécialisée en histoire militaire

Camille Roussel

Généalogiste spécialisée en histoire militaire

Indépendante basée à Besançon. Dix ans d'accompagnement de familles du Doubs dans la recherche d'ancêtres combattants et l'identification de décorations militaires.

Par où commencer une recherche généalogique militaire ?

Claire Vasseur : Une famille du Doubs retrouve une médaille dans un tiroir et souhaite en savoir plus sur l'ancêtre qui l'a portée. Par quoi commencez-vous concrètement ?
Camille Roussel : Je commence toujours par le même réflexe : épuiser d'abord les papiers de famille avant de se tourner vers les archives publiques. Un livret militaire, une photographie annotée, une lettre, un faire-part de décès contiennent souvent plus d'informations qu'on ne le croit au premier regard : nom complet, date et lieu de naissance, parfois le numéro de matricule ou le nom du régiment.

Une fois ces éléments rassemblés, l’étape suivante consiste à identifier la classe de conscription de l’ancêtre, c’est-à-dire l’année où il a eu vingt ans, âge auquel les hommes étaient historiquement appelés sous les drapeaux. Cette classe, combinée au nom de naissance et à la commune de résidence, permet de localiser le bon registre matricule aux Archives départementales du Doubs.

Il faut se méfier des approximations de mémoire familiale : un prénom mal transmis, une date de naissance arrondie, une commune confondue avec une commune voisine peuvent faire échouer une recherche pourtant bien engagée. Je recommande systématiquement de croiser au moins deux sources indépendantes avant de valider une identification.

Comment consulter et lire un registre matricule aux Archives du Doubs ?

Claire Vasseur : Le registre matricule revient souvent dans vos explications. Concrètement, comment y accéder et que contient-il ?
Camille Roussel : Les Archives départementales du Doubs, à Besançon, conservent les registres matricules de toutes les classes de conscription du département, généralement numérisés et consultables gratuitement en ligne pour les classes les plus anciennes. Pour les classes plus récentes, soumises à un délai de communicabilité, une demande spécifique peut être nécessaire.

Le registre matricule est organisé par classe, puis par numéro matricule attribué à chaque conscrit. Chaque fiche individuelle indique l’état civil complet, le signalement physique (taille, couleur des yeux, des cheveux), les affectations successives, les campagnes effectuées, les blessures éventuelles, et surtout une rubrique « décorations, citations, actes de courage » qui est notre principale piste de recherche.

La lecture demande un peu d’habitude : l’écriture manuscrite, les abréviations militaires de l’époque, les tampons parfois peu lisibles peuvent dérouter un débutant. Je conseille toujours de commencer par des fiches de comparaison plus récentes et lisibles avant de s’attaquer aux documents les plus anciens et les plus difficiles à déchiffrer.

Récapitulatif : les principales décorations militaires françaises à identifier

Décoration Période principale Signe distinctif du ruban
Légion d’honneur Depuis 1802 Ruban rouge uni
Médaille militaire Depuis 1852 Ruban jaune à bandes vertes
Croix de guerre 1914-1918 Première Guerre mondiale Ruban vert à bandes rouges, palmes ou étoiles
Croix de guerre 1939-1945 Seconde Guerre mondiale Ruban vert à bandes rouges, motif de croix de Lorraine
Médaille coloniale Campagnes d’outre-mer Ruban bleu à bande blanche centrale
Croix du combattant Reconnaissance du statut d’ancien combattant Ruban rouge à liseré vert

Comment lire et interpréter un livret militaire familial ?

Claire Vasseur : Beaucoup de familles possèdent un livret militaire sans vraiment savoir le déchiffrer. Quelles sont les rubriques essentielles à repérer ?
Camille Roussel : Le livret militaire est un document précieux parce qu'il synthétise l'ensemble du parcours d'un soldat : il faut y chercher en priorité le numéro matricule et le bureau de recrutement, qui permettent de retrouver le registre correspondant aux archives. Ensuite viennent les dates et lieux d'affectation successifs, qui dessinent la trajectoire géographique du service.

La rubrique des campagnes est essentielle : elle précise les périodes considérées comme « campagne simple » ou « campagne double », une distinction qui a des conséquences sur les droits à pension mais qui indique aussi indirectement l’intensité de l’exposition au danger. Une mention de blessure, avec sa date et sa nature, complète souvent ce tableau.

Enfin, la rubrique des décorations et citations, quand elle existe, mentionne le texte même de la citation, parfois abrégé, qui décrit l’acte de bravoure reconnu. C’est une source d’une valeur inestimable, car elle donne accès à un fragment du récit vécu, rédigé au moment des faits par la hiérarchie militaire.

Registre matricule ou livret militaire ancien ouvert sur une table, document stylisé

Comment retrouver les citations dans les journaux de marches et opérations ?

Claire Vasseur : Vous évoquez souvent les journaux de marches et opérations. Qu'apportent-ils par rapport au registre matricule ?
Camille Roussel : Le journal des marches et opérations, ou JMO, est tenu au niveau du régiment ou du bataillon et retrace au jour le jour les déplacements, combats et pertes de l'unité. Il est conservé au Service historique de la Défense, au château de Vincennes, et de plus en plus de fonds sont désormais numérisés et accessibles à distance.

L’intérêt du JMO est de replacer une citation individuelle dans son contexte collectif : on y trouve le récit de l’action de combat qui a valu la décoration, avec les circonstances précises, parfois le nom des autres soldats cités le même jour. C’est souvent en croisant la date de citation trouvée dans le registre matricule avec le JMO du régiment que l’on parvient à reconstituer un récit détaillé et vérifié.

Il faut cependant s’armer de patience : les JMO sont rédigés dans un style militaire condensé, avec de nombreuses abréviations, et certains ont été perdus ou endommagés au fil des conflits successifs. La recherche demande parfois de consulter plusieurs unités voisines pour retrouver le fragment recherché.

Comment identifier une décoration à partir d’une simple photographie ancienne ?

Claire Vasseur : Beaucoup de familles n'ont qu'une photographie de leur ancêtre en uniforme, sans autre document. Peut-on identifier une décoration à partir de cette seule image ?
Camille Roussel : C'est possible, avec un peu de méthode et beaucoup de patience. Trois éléments sont à observer systématiquement : la forme de la médaille elle-même quand elle est visible, la couleur et le motif du ruban qui la porte, et sa position sur l'uniforme, car l'ordre de préséance des décorations suit des règles précises.

Les guides de phaléristique, disponibles en librairie spécialisée ou dans certains forums de généalogie militaire, présentent des planches comparatives de rubans qui permettent souvent une identification par simple comparaison visuelle. La qualité de la photographie est évidemment déterminante : un cliché flou ou de mauvaise résolution limite fortement les possibilités d’identification certaine.

Petit conseil pratique que je donne systématiquement à mes clients :

  • Faire numériser la photographie en haute résolution avant toute tentative d’identification
  • Zoomer progressivement sur la zone du ruban plutôt que sur l’ensemble de l’uniforme
  • Comparer avec plusieurs sources de référence, pas une seule, pour éviter les erreurs
  • Recouper l’identification visuelle avec la date probable de la photographie et le parcours connu du soldat
  • Ne jamais conclure de manière définitive sur la seule base d’une photographie sans confirmation par un document écrit

Cette dernière règle est essentielle : une photographie oriente une hypothèse, elle ne la prouve jamais à elle seule.

Pour approfondir la symbolique précise des rubans et des grades observés sur ces photographies anciennes, le guide sur les décorations et médailles militaires françaises détaille chaque distinction courante rencontrée dans les archives du Doubs.

Les pièges fréquents des recherches généalogiques militaires

Claire Vasseur : Quelles sont, dans votre expérience, les erreurs les plus fréquentes commises par les familles qui se lancent seules dans ce type de recherche ?
Camille Roussel : Il y a quelques pièges récurrents que je rencontre presque à chaque nouvelle recherche. Le premier concerne l'homonymie : dans un département comme le Doubs, certains patronymes très répandus génèrent des confusions entre plusieurs soldats du même nom et de génération proche, parfois originaires de communes voisines.

Le deuxième piège est la confusion entre les conflits : une famille attribue parfois à la Première Guerre mondiale une décoration qui concerne en réalité la guerre de 1870 ou la Seconde Guerre mondiale, simplement parce que la mémoire familiale a mélangé les générations au fil des transmissions orales successives.

Le troisième piège, plus subtil, consiste à surinterpréter un document lacunaire : compléter les blancs d’une fiche matricule par des suppositions non vérifiées, qui finissent par être présentées comme des faits établis dans les récits familiaux ultérieurs. Je recommande toujours de noter clairement, dans tout document de synthèse familiale, ce qui est prouvé par une source et ce qui reste une hypothèse.

Voici les trois vérifications à toujours effectuer avant de considérer une identification comme certaine :

  • Vérifier le nom, la date et le lieu de naissance sur au moins deux sources indépendantes
  • Confirmer la classe de conscription et le bureau de recrutement correspondant à la commune
  • Recouper toute mention de décoration avec le Bulletin officiel ou le journal des marches et opérations correspondant
Loupe posée sur une photographie ancienne de soldat en uniforme, ambiance recherche généalogique

Quel est le rôle complémentaire du Souvenir Français dans ces recherches ?

Claire Vasseur : Comment le Souvenir Français peut-il compléter le travail d'un généalogiste ou d'une famille qui mène sa propre recherche ?
Camille Roussel : Le Souvenir Français ne se substitue jamais aux services d'archives officiels, mais son réseau de bénévoles locaux apporte une connaissance du terrain que les documents seuls ne donnent pas. Un bénévole du comité local peut savoir précisément où se trouve la tombe d'un soldat dans un cimetière communal, connaître l'histoire d'un monument aux morts, ou mettre en relation une famille avec un autre descendant travaillant sur la même unité. Ce maillage local rejoint d'ailleurs une démarche plus large de conservation du patrimoine mémoriel, comparable à celle menée autour du [patrimoine militaire fortifié de la région](https://citadelle-belfort.fr/), où l'histoire locale et la transmission généalogique se nourrissent mutuellement.

Enfin, le Souvenir Français conserve une mémoire collective précieuse sur les sépultures et monuments du département. Quand une famille retrouve la trace d’un ancêtre décoré et souhaite localiser sa tombe ou vérifier qu’un monument porte bien son nom, le réseau local du Souvenir Français constitue souvent le chemin le plus rapide pour obtenir cette confirmation, notamment via les sépultures et cimetières militaires recensés dans le Doubs.

Des exemples de reconstitutions réussies dans le Doubs

Claire Vasseur : Pouvez-vous partager un exemple concret de reconstitution que vous jugez particulièrement représentative de votre travail ?
Camille Roussel : Je pense à une famille de Montbéliard qui m'a contactée avec pour seul point de départ une croix de guerre 1914-1918 sans son ruban d'origine, retrouvée dans une malle après un déménagement. En trois semaines, en partant du nom de famille et de la commune, j'ai pu retrouver le registre matricule du grand-père, confirmer son régiment d'affectation, puis localiser dans le journal des marches et opérations la citation exacte qui avait motivé l'attribution de cette croix de guerre, obtenue lors des combats de 1917 dans l'Aisne.

Ce qui a le plus marqué la famille, ce n’est pas tant la confirmation administrative que le texte même de la citation, rédigé sur le vif par un officier en 1917, qui décrivait un acte de courage précis : le maintien d’une liaison téléphonique sous le feu ennemi pendant plusieurs heures. Ce texte, retrouvé cent neuf ans après les faits, a donné une épaisseur humaine à un objet jusque-là muet dans une malle.

D’autres reconstitutions sont plus modestes mais tout aussi précieuses : simplement confirmer une date de naissance, un lieu d’affectation, ou établir avec certitude qu’un nom figurant sur un monument aux morts correspond bien à l’ancêtre recherché. Chaque famille a sa propre définition de ce qui constitue une réussite dans cette quête.

Conseils pratiques pour se lancer dans cette recherche

Claire Vasseur : Pour conclure, quels conseils donneriez-vous à une famille du Doubs qui souhaite se lancer, seule dans un premier temps, dans cette recherche ?
Camille Roussel : Je donnerais quatre conseils simples mais souvent négligés. D'abord, rassembler systématiquement tous les papiers de famille disponibles avant de contacter la moindre archive, car ces documents orientent efficacement toute la suite de la recherche.

Ensuite, ne pas se précipiter sur l’identification d’une décoration ou d’une citation : prendre le temps de vérifier chaque hypothèse par une source écrite, plutôt que de se satisfaire d’une ressemblance visuelle approximative sur une photographie.

Troisième conseil, ne pas hésiter à solliciter le comité local du Souvenir Français, même sans être certain que la démarche relève de leur mission : leur connaissance du terrain et leur réseau de contacts peuvent débloquer une recherche qui semblait dans l’impasse.

Enfin, garder à l’esprit que cette recherche est aussi, et peut-être surtout, un travail de transmission familiale. Le document administratif retrouvé n’a de sens que s’il est raconté, partagé, remis en contexte pour les générations suivantes. C’est cette dimension humaine qui, au final, justifie tout le temps investi dans une recherche parfois longue et minutieuse.

Trois points à retenir de cet entretien :

  • Épuiser d’abord les papiers de famille avant de consulter les archives publiques. Un livret militaire ou une lettre orientent efficacement toute recherche ultérieure.
  • Ne jamais valider une identification sur une seule source. Photographie, registre matricule et journal de marches et opérations doivent se recouper.
  • Le Souvenir Français complète, sans s’y substituer, le travail des archives officielles. Sa connaissance du terrain aide souvent à débloquer une recherche familiale.

Pour prolonger cette démarche de recherche d’ancêtres militaires, notre entretien avec un archiviste spécialisé dans la recherche d’ancêtres militaires du Doubs détaille les fonds d’archives complémentaires disponibles au niveau départemental.

Camille Roussel referme le dossier posé devant elle et range sa loupe. « Chaque fois que je retrouve un nom, une citation, une trace », dit-elle, « c’est un peu comme rendre une voix à quelqu’un qui n’a plus personne pour la porter. C’est ce qui rend ce métier passionnant, dossier après dossier. »