Rendez-vous dans un atelier discret du quartier Battant, à Besançon. L’odeur d’huile fine, de cuir et de métal froid prend immédiatement à la gorge. Sur les établis, une dizaine de fusils sont posés sur des présentoirs en mousse. Henri Lambert, blouse grise, loupe de bijoutier autour du cou, finit de cataloguer une baïonnette Rosalie avant de nous accueillir.
Conservateur indépendant depuis vingt-cinq ans, il étudie et restaure le matériel militaire français de 1870 à 1945. Pour ce numéro consacré à la mémoire de la Grande Guerre dans le Doubs, nous avons souhaité recueillir son regard de technicien : quelles armes nos arrière-grands-pères ont-ils réellement portées ?
Henri Lambert
Conservateur spécialisé en armement militaire 1870-1945
Anciennement muséographe d'expositions sur la Grande Guerre en Bourgogne-Franche-Comté. Conservateur indépendant basé à Besançon. 25 ans de recherche sur le matériel militaire des régiments comtois.
Cette synthèse éditoriale prolonge plusieurs entretiens et échanges menés par la rédaction avec des conservateurs et historiens de l’armement militaire. Henri Lambert est un personnage éditorial qui condense leurs perspectives, à partir de sources publiques, de catalogues d’exposition et d’expériences de terrain partagées dans le respect de la déontologie patrimoniale.
Le fusil Lebel : pourquoi cette arme est-elle restée si longtemps en service ?
Claire Vasseur : Quand on évoque le poilu, on pense au fusil Lebel. Pourtant, en 1914, ce fusil a déjà près de trente ans. Comment expliquer qu'il ait été conservé aussi longtemps comme arme principale ?
Henri Lambert : Le Lebel modèle 1886 a été une révolution mondiale : c'est le premier fusil de série à tirer une cartouche à poudre sans fumée, la 8 mm Lebel mise au point par Paul Vieille. Du jour au lendemain, toutes les autres puissances se sont retrouvées avec un armement dépassé. La France a pris une avance technologique de cinq à sept ans.Le problème, c’est qu’on a peu modernisé l’arme par la suite. Le magasin tubulaire, génial en 1886, est devenu un handicap : on ne peut pas le recharger avec un chargeur lame, contrairement au Mauser allemand. En tranchée, sous le feu, ces secondes comptent.
L’État-major a tenté de corriger le tir avec le Berthier modèle 1907-15, à chargeur trois coups, puis cinq coups en 1916. Pendant tout le conflit, nos régiments comtois — le 60e RI de Besançon, le 35e RI de Belfort, le 21e BCP de Pontarlier — combattent avec un fusil de la génération précédente. Pour aller plus loin, je renvoie à la fiche armement de la Première Guerre mondiale. Le Lebel reste une arme robuste, précise jusqu’à 400 mètres, que les soldats entretenaient avec une discipline quasi religieuse.
Le canon de 75 : mythe et réalité d’une arme iconique
Claire Vasseur : Le canon de 75 est l'arme française la plus célèbre de la Grande Guerre. On a parlé de « miracle de la Marne », d'arme qui a sauvé la France. Qu'en pense le conservateur ?
Henri Lambert : Le canon de 75 modèle 1897 est une arme exceptionnelle, mais le mythe l'a déformée. Sa vraie révolution, c'est le frein hydropneumatique. Avant lui, un canon reculait de plusieurs mètres après chaque tir et il fallait le repositionner. Avec le 75, l'affût reste fixe ; seul le tube recule, absorbé par un système hydraulique. Résultat : un servant entraîné peut tirer entre 15 et 20 coups par minute.En 1914, lors des combats de mouvement, c’est dévastateur. À la bataille de la Marne, des batteries de 75 ont littéralement haché des colonnes allemandes en marche. Mais la guerre s’est figée en novembre 1914. Or, le 75 est conçu pour le tir tendu, à courte portée, contre des cibles en mouvement. Face à des tranchées profondes et des abris bétonnés, il devient inadapté : sa trajectoire ne plonge pas, son obus est trop léger pour briser le béton.
Le 75 est donc à la fois l’arme qui a sauvé la France en septembre 1914 et le symbole d’une doctrine qui a sous-estimé la guerre de position. Les deux affirmations sont vraies. C’est ce qui rend l’objet passionnant pour un conservateur : il porte en lui les contradictions de son époque.
L’artillerie lourde : la grande oubliée des manuels scolaires
Claire Vasseur : Parlons de cette artillerie lourde qu'on évoque moins. Quelles pièces ont vraiment compté pendant la guerre, et notamment dans le secteur du [Doubs et de la guerre de 1914-1918](/departement-et-guerre-de-1914-1918/) ?
Henri Lambert : L'artillerie lourde a tué le plus pendant la Grande Guerre. On estime que les obus ont causé 70 % à 75 % des pertes humaines, contre 15 % pour les balles. C'est une statistique qu'on oublie trop souvent.Côté français, trois pièces ont marqué le conflit : le 155 court Schneider modèle 1915, pour la contre-batterie et l’appui rapproché ; le 220 mm Schneider modèle 1916, pour les destructions de fortification ; et le 400 mm sur voie ferrée, qui tirait des obus de 900 kilos. Sans oublier les mortiers de tranchée — les fameux « crapouillots » — arme du quotidien dans les secteurs stabilisés.
À Verdun, en 1916, les Allemands ont concentré une densité d’artillerie lourde inédite dans l’histoire militaire. Les régiments comtois envoyés en renfort en ont conservé un souvenir traumatique. Beaucoup de monuments aux morts du Doubs portent les noms d’hommes tombés sous les obus à Douaumont ou au Mort-Homme.
Les gaz de combat : l’arme qui a redéfini l’horreur
Claire Vasseur : Vos collections incluent des masques à gaz d'époque. Comment racontez-vous cette arme particulière qu'ont été les gaz de combat ?
Henri Lambert : Les gaz, c'est une rupture éthique majeure. Le 22 avril 1915, à Ypres, l'armée allemande lâche pour la première fois 168 tonnes de chlore sur les lignes franco-canadiennes. C'est un nuage jaune-vert qui rampe au sol et asphyxie tout ce qu'il rencontre.Très vite, la guerre chimique s’industrialise. Le phosgène, dix fois plus toxique que le chlore, apparaît fin 1915. Puis arrive le gaz moutarde, l’ypérite, en juillet 1917. Celui-là est particulièrement vicieux : il pénètre les vêtements, brûle la peau au troisième degré, et persiste dans le sol pendant des semaines. La protection a évolué en parallèle, des tampons humides aux cagoules à fenêtres, puis aux masques M2, et enfin à l’ARS — l’Appareil Respiratoire Spécial — en 1918.
Bilan : environ 17 000 morts français directement imputables aux gaz, 240 000 blessés gazés. Mais le chiffre cache une réalité plus terrible : beaucoup sont morts dans les années 1920 ou 1930 de séquelles respiratoires, sans figurer dans les statistiques officielles.
Les premiers chars d’assaut : du Schneider au Renault FT
Claire Vasseur : L'apparition des chars d'assaut est souvent présentée comme une révolution. Du point de vue d'un conservateur qui manipule ces objets, qu'est-ce qui change vraiment en 1917-1918 ?
Henri Lambert : Le char naît d'un constat : les barbelés et les mitrailleuses tuent toute tentative d'offensive. Il faut un engin capable de franchir les fils et de protéger l'équipage. Côté français, on adopte trois modèles. Le Schneider CA1 fait son baptême du feu à Berry-au-Bac le 16 avril 1917 : désastre, 76 chars sur 132 détruits dans la journée. Le Saint-Chamond, plus puissant mais à la mauvaise franchissabilité, ne fait guère mieux.La vraie révolution, c’est le Renault FT-17. Louis Renault et le colonel Estienne conçoivent un char léger, maniable, à tourelle pivotante 360 degrés. Première fois dans l’histoire qu’on dissocie le pointage du canon et la direction de l’engin. Tous les chars modernes en descendent. Plus de 3 000 exemplaires sortent des usines en 1918.
Le FT-17 a été décisif dans les offensives victorieuses de l’été 1918. À Soissons, à Saint-Mihiel, ces petits chars ont frayé le chemin de l’infanterie. Le Doubs a fourni plusieurs équipages : on a retrouvé des photos d’anciens combattants comtois posant fièrement à côté de leur FT-17.
La cavalerie démontée et l’aviation naissante
Claire Vasseur : Qu'est devenue la cavalerie pendant cette guerre où le cheval est devenu obsolète face à la mitrailleuse ? Et l'aviation, quel rôle a-t-elle vraiment joué ?
Henri Lambert : En 1914, l'armée française aligne encore des dizaines de régiments de cavalerie : dragons, chasseurs à cheval, hussards, cuirassiers. Dès les premières semaines, le carnage est total. Le 22 août 1914, plusieurs régiments de cuirassiers sont fauchés par les mitrailleuses allemandes en quelques minutes. Très vite, les cavaliers descendent de cheval et combattent comme l'infanterie. Ils conservent le Berthier, plus maniable que le Lebel. Le sabre devient un objet de musée. Le cheval reste utilisé comme animal de trait : la France engage près de 1,8 million de chevaux ; plus d'un million ne reviendront pas. La Franche-Comté a fourni énormément de chevaux comtois — la race locale, robuste et patiente.Quant à l’aviation, en août 1914, elle aligne 138 avions principalement utilisés pour la reconnaissance. Roland Garros, en avril 1915, met au point la première synchronisation hélice-mitrailleuse : naissance du chasseur moderne. Des figures comme Georges Guynemer — 53 victoires officielles avant sa disparition en septembre 1917 — ont incarné une nouvelle forme d’héroïsme. À la fin de la guerre, l’armée française aligne plus de 3 000 appareils opérationnels. Pour replacer cette montée en puissance dans la chronologie complète de la Grande Guerre, il faut comprendre que tout s’accélère à partir de 1916.
L’équipement type d’un poilu doubiste
Claire Vasseur : Concrètement, qu'est-ce que portait un soldat du 60e RI de Besançon ou du 35e RI de Belfort en 1917, quand on additionne tout ?
Henri Lambert : En ordre de combat, c'est entre 25 et 30 kilos sur le dos d'un homme qui pèse en moyenne 65 kilos à l'époque. Près de 40 % de son propre poids.Sur l’homme : la capote bleu horizon — adoptée en 1915 pour remplacer le rouge garance trop voyant —, le casque Adrian Mle 1915, des brodequins cloutés, des bandes molletières. À la ceinture : trois cartouchières (120 cartouches), la baïonnette Rosalie, la pelle-pioche, le bidon de 2 litres. Sur le sac : couverture roulée, toile de tente, deux musettes, gamelle, quart en aluminium. Et le masque à gaz, élément vital, dans son étui métallique cylindrique.
Pour le quotidien, ajoutez le rasoir, le savon de Marseille, le tabac, le carnet pour écrire à la famille, la photo de la fiancée glissée dans la doublure. Beaucoup de soldats catholiques portaient aussi un chapelet ou une médaille de la Vierge : l’aumônerie militaire était très active, et la dimension spirituelle du combat était centrale pour des hommes confrontés quotidiennement à la mort. Le lien entre arme et foi est un sujet à part entière, et je renvoie vers les ressources patrimoniales locales comme la paroisse Saint-Martin et patrimoine religieux.
Conserver et collectionner aujourd’hui : entre droit et déontologie
Claire Vasseur : Pour finir, parlons de votre métier. Que devient ce matériel aujourd'hui, et comment se gère légalement et éthiquement la conservation d'armes anciennes ?
Henri Lambert : Le marché des armes de la Grande Guerre est actif, et il faut être prudent. Les armes neutralisées selon les normes européennes de 2018 — percuteur soudé, canon obstrué — sont en vente libre. Les armes en état de tir relèvent des catégories C ou D et nécessitent au minimum une licence de tir.Le piège, ce sont les pièces héritées. Beaucoup de familles comtoises possèdent encore le fusil ou la baïonnette ramenés par l’arrière-grand-père en 1918. La règle est simple : il faut déclarer la pièce auprès de la préfecture. La plupart du temps, elle sera classée en catégorie D, donc détentible, à condition qu’elle ne tire plus.
Sur le plan déontologique, le conservateur manipule des objets qui ont tué. Je refuse de restaurer une arme dont la traçabilité est douteuse. Côté recherche, je m’appuie sur les ouvrages disponibles en librairie d’art et de livre religieux et chez quelques éditeurs régionaux. Pour comprendre le sens de ces objets, il faut les replacer dans la mémoire des hommes qu’ils ont armés — c’est tout le travail qu’accomplissent les associations comme la vôtre, notamment autour des monuments aux morts de 1918 dans le Doubs.
Idées reçues : vrai, faux, nuance
« Le fusil Lebel était obsolète en 1914 » — NUANCE
Le Lebel n’était plus à la pointe par rapport au Mauser allemand. Mais le qualifier d’« obsolète » est excessif : arme précise, robuste, produite à plus de trois millions d’exemplaires. Il a tenu son rang pendant les quatre années de guerre.
« Le canon de 75 a gagné la guerre » — NUANCE
Il a sauvé la France en septembre 1914, indéniablement. Mais il s’est révélé inadapté à la guerre de tranchées. C’est l’artillerie lourde qui a porté l’effort principal de 1915 à 1918. Le 75 est un héros de la première bataille, pas du conflit entier.
« Les gaz de combat ont fait peu de victimes » — FAUX
Cette idée vient des chiffres bruts de morts directs (environ 100 000). Mais elle ignore les 1,3 million de blessés gazés, dont beaucoup sont morts de séquelles dans les décennies suivantes, et le traumatisme psychologique majeur causé par cette arme.
« Les chars n’ont rien décidé en 14-18 » — FAUX
Vision héritée des échecs d’avril 1917. Mais à partir de l’été 1918, le Renault FT-17 et les chars britanniques ont joué un rôle décisif dans les offensives finales.
« L’aviation 14-18 ne servait qu’à la reconnaissance » — FAUX
L’aviation a évolué vers la chasse (1915), le bombardement stratégique (1916) et le réglage d’artillerie (1917). En 1918, c’est une arme intégrée à toutes les opérations.
Les trois choses à retenir, selon Henri Lambert
1. Une guerre de matière autant que d’hommes. « La Grande Guerre, c’est avant tout une guerre industrielle. Le sort des poilus a été déterminé autant par les choix techniques de l’État-major et des ingénieurs que par leur courage individuel. »
2. Le matériel est un témoin, pas un objet de fascination. « Quand on manipule un casque Adrian percé d’un éclat ou un fusil Lebel rayé par les tranchées, on tient un témoignage. Le rôle du conservateur, c’est de transmettre cette charge mémorielle, pas de glorifier la violence. »
3. La mémoire matérielle complète la mémoire des noms. « Les monuments aux morts portent les noms. Les collections gardent les objets. Sans matériel, les noms deviennent abstraits. Sans noms, les objets perdent leur sens. C’est cette articulation que les associations mémorielles, comme le Souvenir Français, font vivre concrètement dans le Doubs. »
L’entretien s’achève. Henri Lambert nous raccompagne dans la lumière déclinante d’une fin d’après-midi bisontine. Sur le seuil, il prend dans ses mains un fragment de baïonnette retrouvé près de Verdun et nous le tend : « Touchez-le. Il a été porté par un homme qui n’est pas revenu. C’est ça, notre métier. Faire en sorte que ce silence-là ne se referme jamais. »


