Entre 1940 et 1945, plus d’un millier de personnes originaires du Doubs ont été déportées : résistants arrêtés par la Gestapo, Juifs raflés dans le département ou livrés par la zone occupée à Drancy, otages pris en représailles d’attaques contre l’occupant. La grande majorité fut dirigée vers les camps de concentration et d’extermination du Reich et des territoires occupés. Chiffres, catégories de victimes, itinéraires des convois et lieux de mémoire départementaux : voici l’état des lieux, avec les réserves de lecture que ces chiffres imposent.
La déportation est le prolongement le plus lointain de la répression nazie décrite dans notre article sur l’Occupation du Doubs, entre collaboration et résistance. Comprendre qui fut déporté, et pourquoi, suppose de rappeler comment l’appareil répressif allemand fonctionnait dans le département.
Qui étaient les déportés du Doubs ?
Le mot « déporté » recouvre en France plusieurs statuts distincts, qu’il faut distinguer avant d’aborder les chiffres. La littérature historique et mémorielle retient principalement trois catégories :
- Les déportés de répression. Résistants arrêtés par la Gestapo, la police allemande ou la Milice, opposants politiques, otages pris en représailles, prisonniers évadés repris. Pour eux, la déportation était une peine administrative de destruction lente : travail forcé, faim, maladies, sélections.
- Les déportés raciaux. Juifs du Doubs raflés avec leur famille ou arrêtés individuellement, internés à Drancy, puis convoyés vers les centres de mise à mort. Leur déportation relevait du génocide, pas de la répression politique.
- Les requis au travail. Les départs en relève puis en STO vers l’Allemagne ont souffert, dans la mémoire collective, d’une confusion avec la déportation proprement dite. Les travailleurs forcés n’étaient pas des déportés au sens juridique du terme, mais leur condition relevait de la même économie de spoliation.
| Catégorie | Profil dominant | Lieux d’internement avant déportation | Destinations fréquentes |
|---|---|---|---|
| Déportés de répression | Résistants, otages, opposants | Prison de Besançon, camps de transit allemands | Dachau, Buchenwald, Mauthausen, Neuengamme, Sachsenhausen, Ravensbrück |
| Déportés raciaux | Juifs du Doubs et de la région | Drancy (camp d’internement, zone occupée) | Auschwitz-Birkenau ; convoi 73 vers Kaunas et Reval |
| Déportés de droit commun assimilés | Déténus « NN » (Nacht und Nebel) | Prisons et camps de sécurité du Reich | Camps de concentration en Allemagne et en Pologne |
Le tableau donne les destinations les plus documentées pour les déportés partis de France, d’après les synthèses nationales disponibles (Chemins de mémoire, Mémorial de la Shoah, Fondation pour la mémoire de la déportation). Il ne prétend pas recenser tous les itinéraires individuels.
Les chiffres du Doubs : une estimation à manier avec soin
Sur le nombre de déportés originaires du département, la référence la plus citée par les sources mémorielles locales est de 1 023 déportés, dont 387 « non rentrés » — c’est-à-dire morts en déportation ou disparus. Certaines synthèses régionales avancent des totaux différents, parfois plus bas, selon qu’elles comptabilisent ou non telles catégories de victimes.
Cette divergence n’est pas un détail comptable : elle dit quelque chose du sujet lui-même. Les recensements de l’après-guerre étaient menés par des associations d’anciens déportés, fondées sur des témoignages et des listes de rapatriés, dans un pays où les archives allemandes étaient partiellement dispersées et où beaucoup de familles n’ont jamais su ce que leurs proches étaient devenus. Nous retenons donc le chiffre de 1 023 comme estimation de référence départementale, en rappelant qu’il n’est pas un total clos et que les travaux des archives départementales du Doubs peuvent le faire évoluer.
Ce qui ne fait pas débat, en revanche, c’est la structure du phénomène : le Doubs, département de forte résistance comme le montre le bilan chiffré de la Résistance et des FFI en Franche-Comté, a payé sa résistance par une répression d’une violence extrême — arrestations, fusillades d’otages, déportations.
Drancy, verso de la déportation du Doubs
Pour les Juifs du Doubs comme pour beaucoup de Juifs de la zone sud, l’itinéraire de la déportation passait par Drancy. Le camp d’internement de la banlieue parisienne, sous autorité allemande à partir de 1941, fut le principal lieu de transit des convois partis de France : quatre-vingt-onze convois y prirent le départ entre mars 1942 et août 1944, pour un total de plus de 63 000 personnes déportées, dont environ un tiers de la seule année 1942. La plupart des convois allaient à Auschwitz-Birkenau.
Pour la résistance franc-comtoise, le transit pouvait être plus court : interrogatoires à la Gestapo de Besançon, prisons de la région, camps de concentration du Reich. La guerre des maquis de l’été 1944, après le débarquement de Normandie, produisit une vague d’arrestations massive dans le Doubs et le Jura : les combats de juillet et août 1944, comme ceux du maquis d’Écot ou le massacre de Valdahon du 27 août 1944, ont précipité des centaines d’hommes et de femmes vers les camps au moment même où le département se libérait.
Le convoi 73 du 15 mai 1944 : le convoi des pays baltes
Parmi tous les convois partis de France, le convoi 73 occupe une place à part, et il mérite d’être connu des lecteurs franc-comtois comme référence de la mémoire de la déportation française. Le 15 mai 1944, 878 hommes juifs — le seul convoi de Juifs parti de France constitué presque exclusivement d’hommes valides — quittèrent la gare de Bobigny, terminus ferroviaire du camp de Drancy, à destination non pas d’Auschwitz mais des pays baltes : Kaunas (Kovno), en Lituanie, où une partie fut conduite au Neuvième fort, puis Reval, l’actuelle Tallinn, en Estonie, et sa prison de Patarei.
Le convoi 73 fut le seul des soixante-quinze convois de Juifs partis de France à ne pas avoir pour destination un centre d’extermination. Cela n’a rien épargné aux déportés : sélections, exécutions, marches forcées, évacuations vers la mer en 1944. En mai 1945, une vingtaine de survivants en étaient revenus. Les familles ont mis parfois cinquante ans à établir le sort exact de leurs proches, et l’association des familles et amis des déportés du convoi 73 porte aujourd’hui ce travail de mémoire.
Nous n’avons pas de source permettant d’établir combien de déportés du convoi 73 étaient originaires du Doubs : ce serait malhonnête de l’avancer. En revanche, l’histoire de ce convoi est la même mécanique qui, dans le département, a envoyé des Juifs bisontins et montbéliardais vers Drancy — rafles, déclarations de police, dénonciations, internement — avant la montée dans les wagons à bestiaux.
Les camps : ceux qui sont revenus, ceux qui ne sont pas revenus
La géographie des camps explique une partie des disparités de retour. Les déportés politiques et résistants envoyés dans les camps de concentration en Allemagne (Dachau, Buchenwald, Neuengamme, Sachsenhausen) ont connu des taux de survie différents de ceux envoyés vers Mauthausen, en Autriche, où la mortalité fut parmi les plus élevées du système concentrationnaire. Les Juifs convoyés à Auschwitz ont été, pour l’essentiel, gazés à l’arrivée.
Pour la Franche-Comté, le camp du Struthof, en Alsace, tient une place particulière : camp de concentration allemand le plus à l’ouest du Reich, il reçut des déportés de toute la région Est, et la nécropole nationale qui lui est associée reste un lieu de pèlerinage mémoriel pour les familles de l’Est de la France. Beaucoup de déportés du Doubs morts dans le système concentrationnaire n’ont pas de sépulture connue : leurs noms, eux, sont revenus — gravés sur les monuments des communes, lus chaque année à la fin avril.
Les rapatriés et l’après-guerre : reconstruire ce que la déportation a brisé
Les survivants revenus des camps en 1945 ont retrouvé un département marqué par quatre années d’occupation et par les combats de la Libération. Beaucoup étaient à bout de forces : retour au poids amaigri, maladies contractées en déportation (tuberculose, dysenterie, séquelles des marches forcées), et pour les Juifs, la découverte que leurs familles entières avaient disparu. Les convois de rapatriés furent accueillis dans des centres de regroupement, notamment à Besançon, avant le retour dans les communes d’origine.
L’après-guerre fut d’abord un temps de silence. Les rapatriés se reconstruisaient, les familles des disparus attendaient des nouvelles qui ne venaient pas, et la France entière regardait vers la reconstruction plus que vers les procès. Pourtant, dès la fin des années 1940, des associations d’anciens déportés se structurent — l’Amicale de Mauthausen, les fédérations d’anciens déportés et internés résistants et patriotes — et entreprennent le recensement qui donnera, dans le Doubs, les chiffres de référence que nous citons plus haut. Ce sont elles qui ont recueilli les témoignages, constitué les premières listes de « non rentrés » et obtenu la reconnaissance administrative des déportés (carte de déporté, statut de « Mort en déportation »).
Retrouver un déporté du Doubs : les outils pratiques
Nombre de familles franc-comtoises cherchent encore aujourd’hui ce qu’est devenu un parent disparu entre 1940 et 1945. Le cheminement est connu des généalogistes et des archivistes :
- Les archives départementales du Doubs conservent les listes de rapatriés, les dossiers de déportés reconstitués après-guerre et les fonds des communes ; leurs services d’aide à la recherche sont le premier point d’entrée.
- Le Mémorial de la Shoah (Paris) tient la base de données la plus complète sur les Juifs déportés de France, avec les fiches individuelles établies à Drancy et les listes de convois.
- Les bases des convois (dont celle du convoi 73, maintenue par l’association des familles) et les bases de la Fondation pour la mémoire de la déportation permettent de retrouver la fiche d’un déporté et son itinéraire de camp.
- Les monuments et plaques des communes restent, paradoxalement, une source vivante : les noms y figurent souvent avec la mention du camp, et les mairies gardent les dossiers des cérémonies où chaque nom a été prononcé.
Cette recherche individuelle est le prolongement le plus concret du devoir de mémoire : chaque fiche retrouvée, chaque nom confirmé, est une réponse aux familles restées des décennies sans sépulture sur laquelle se recueillir.
La mémoire de la déportation dans le Doubs aujourd’hui
La journée nationale du souvenir de la déportation, instituée par la loi du 14 avril 1954, est fixée au dernier dimanche d’avril. Dans le Doubs, chaque commune commémore : à Besançon comme dans les villages, les cérémonies associent dépôts de gerbes, lecture des noms, présence des drapeaux des anciens combattants et des associations héritières des fédérations d’anciens déportés (FNDIRP) et des déportés juifs.
Les formes du souvenir se sont diversifiées avec le temps. Aux monuments traditionnels, souvent communs aux morts de 39-45 comme le montre notre article sur les monuments aux morts de la Seconde Guerre mondiale dans le Doubs, se sont ajoutés les stèles spécifiques à la déportation, les plaques apposées sur les maisons d’arrêtés, les murs de noms, les sentiers de la mémoire. La sculpture commémorative elle-même relève d’une tradition plus large de l’art du deuil et du vœu, que des sites spécialisés comme la galerie des ex-voto et de l’iconographie populaire documentent utilement en miroir.
La transmission, enfin, repose sur des outils concrets : le calendrier des cérémonies départementales publié par nos soins dans le calendrier des commémorations 2026, les fonds des archives départementales du Doubs, les bases de données du Mémorial de la Shoah et de la Fondation pour la mémoire de la déportation, et les associations qui, de Pontarlier à Audincourt, entretiennent la flamme — au sens propre, chaque dernier dimanche d’avril.
Sources et prudence historique
Cet article s’appuie sur les synthèses nationales des Chemins de mémoire (ministère des Armées), le Mémorial de la Shoah, la Fondation pour la mémoire de la déportation, l’association des familles du convoi 73 et la gare de Bobigny (musée départemental), ainsi que sur des sources locales franc-comtoises de mémoire. Deux réserves s’imposent : le total de 1 023 déportés du Doubs est une estimation de référence des sources mémorielles, susceptible d’évoluer selon les périmètres comptabilisés ; les effectifs du convoi 73 (878 déportés, environ 22 survivants en 1945) sont les chiffres communément admis par la littérature consacrée. Toute précision complémentaire issue des archives départementales est la bienvenue pour affiner ces données.



