Au coeur de la guerre froide, une usine de Besancon assemblait des montres a mouvements sovietiques. L’usine Slava, entreprise a capitaux majoritairement russes, fonctionna de 1961 a 1995 dans la capitale franc-comtoise de l’horlogerie. Ses cadrans portant l’inscription “механизм cccp” (mecanisme URSS) constituent aujourd’hui un temoignage materiel unique des relations entre le Doubs et la Russie.

Cette histoire, largement meconnue, mele diplomatie economique, savoir-faire horloger bisontin et strategie commerciale sovietique. Elle illustre comment Besancon, ville horlogere par excellence, servit de pont entre l’industrie des montres française et l’immense marche sovietique.

Le Souvenir français du Doubs preserve la memoire de ces connexions economiques et humaines entre notre département et la Russie. Cet article retrace l’histoire complete de l’usine Slava, depuis ses origines dans l’après-guerre jusqu’a sa disparition après la chute de l’URSS.

Avant Slava : la S.I.C.E.H. et les exportations vers l’URSS

L’histoire de l’usine Slava ne commence pas en 1961. Ses racines plongent dans l’immediat après-guerre et les premiers echanges commerciaux entre l’horlogerie française et l’Union sovietique.

Dans les annees 1950, douze fabricants français de composants horlogers se regrouperent au sein de la S.I.C.E.H. (Société d’Importation et de Commerce pour l’Equipement Horloger). Cette structure avait pour mission d’exporter des composants horlogers vers l’URSS, qui cherchait a moderniser son industrie des montres.

“La S.I.C.E.H. representait la première tentative organisee de l’industrie horlogere française pour penetrer le marche sovietique. Douze fabricants s’unirent pour repondre a une demande colossale.” — Archives de la Chambre de Commerce de Besancon

Un marche sovietique en pleine expansion

L’Union sovietique avait développé sa propre industrie horlogere a partir des annees 1930, en rachetant des usines americaines en faillite pendant la Grande Depression. La Première Fabrique de Montres de Moscou (rebaptisee plus tard Slava) et l’usine de Petrodvorets pres de Leningrad (future fabrique Raketa) produisaient des millions de montres pour le marche interieur.

Cependant, la qualite des composants sovietiques — boitiers, cadrans, aiguilles, bracelets — restait inferieure aux standards occidentaux. L’URSS importait donc des composants français pour habiller ses mouvements mecaniques, creant un produit hybride franco-sovietique.

La S.I.C.E.H. organisait ces echanges depuis Besancon, capitale historique de l’horlogerie française. Les composants franc-comtois partaient vers Moscou, ou ils etaient assembles avec des mouvements sovietiques. Ce commerce preparait le terrain pour une aventure bien plus ambitieuse.

1961 : naissance de Slava S.A. a capitaux sovietiques

En 1961, la S.I.C.E.H. se transforma en Slava S.A., une société anonyme a capitaux majoritairement sovietiques. Cette mutation marquait un tournant : il ne s’agissait plus simplement d’exporter des composants, mais de creer une veritable entreprise de production et de commercialisation de montres russes en France.

Le nom “Slava” (Слава), qui signifie “gloire” en russe, etait celui de la première fabrique de montres de Moscou. En reprenant ce nom, l’entreprise bisontine affichait clairement son identite sovietique, fait remarquable en pleine guerre froide.

Caracteristique Detail
Date de creation 1961
Forme juridique Société anonyme (S.A.)
Capital Majoritairement sovietique
Siege Besancon (Doubs)
Premier site Angle rue Henri-Baigue / rue Nicolas Bruand
Second site (1976) Rue Jouchoux, Besancon
Activité Assemblage et commercialisation de montres
Marque Slava (Слава)
Fermeture 1995 (liquidation judiciaire)

Un cas unique en Europe occidentale

La creation de Slava S.A. constituait un phenomene exceptionnel. En pleine guerre froide, alors que le rideau de fer separait l’Europe en deux blocs antagonistes, une entreprise a capitaux sovietiques s’installait au coeur d’une ville française.

Besancon, avec sa tradition horlogere seculaire et sa main-d’oeuvre qualifiee, offrait l’environnement idéal. Les ouvriers bisontins possedaient le savoir-faire necessaire pour assembler des montres mecaniques de qualite. L’infrastructure logistique existait déjà.

“L’installation d’une entreprise sovietique a Besancon en pleine guerre froide etait un fait unique en Europe. Elle temoigne de la force des liens commerciaux qui pouvaient transcender les clivages ideologiques.” — Jean-Claude Vuez, historien de l’horlogerie bisontine

L’organisation de la production

L’usine Slava fonctionnait selon un modèle hybride original. Les mouvements mecaniques — le coeur des montres — etaient fabriques en URSS, dans les usines de Moscou (Slava) et de Petrodvorets (Raketa). Ils arrivaient a Besancon par containers.

A Besancon, les ouvriers assemblaient ces mouvements sovietiques dans des boitiers, des cadrans, des aiguilles et des bracelets fabriques en France ou importes. Le produit fini etait une montre d’apparence occidentale equipee d’un mecanisme sovietique.

Cette division du travail combinait les forces des deux industries. Les Sovietiques excellaient dans la production de masse de mouvements mecaniques robustes et fiables. Les français apportaient la finition, le design et la qualite des composants exterieurs.

Montres Slava assemblees a Besancon avec des mouvements sovietiques

Production et modèles : 300 000 montres par an

A son apogee, l’usine Slava de Besancon commercialisait entre 280 000 et 300 000 montres par an. Ce volume considerable faisait de Slava un acteur significatif du marche horloger français, bien que loin derriere les geants suisses.

Sur ce total, environ 80 000 montres etaient importees directement d’URSS, déjà assemblees et pretes a la vente. Les 200 000 montres restantes etaient assemblees a Besancon, combinant mouvements sovietiques et composants français.

Les cadrans “механизм cccp”

La caracteristique la plus distinctive des montres Slava de Besancon etait l’inscription “механизм cccp” (mecanisme URSS) gravee ou imprimee sur certains cadrans. Cette mention, en caracteres cyrilliques, distinguait les montres assemblees en France de celles entierement fabriquees en Union sovietique.

Pour les acheteurs français, cette inscription cyrillique conferait aux montres Slava un exotisme certain. En pleine guerre froide, porter une montre soviétique au poignet etait un geste qui ne passait pas inapercu. Les montres Slava seduisaient un public curieux, souvent sympathisant de gauche, attire par l’originalite du produit.

Les cadrans portaient egalement la mention “Slava” en caracteres latins pour le marche français, et parfois le logo de la fabrique de Moscou. Cette double inscription, cyrillique et latine, symbolisait la nature hybride de ces montres franco-sovietiques.

La Raketa Bizontine

Parmi les modèles les plus remarquables produits a Besancon figurait la “Raketa Bizontine”. Ce modèle utilisait un mouvement de la fabrique Raketa de Petrodvorets (Saint-Petersbourg) et tirait son nom de “Bizontine”, adjectif derive de Bisontium, nom latin de Besancon.

La Raketa Bizontine incarnait parfaitement la fusion entre savoir-faire sovietique et identite bisontine. Son mouvement, le célèbre calibre Raketa 2609, etait repute pour sa robustesse et sa precision. Son habillage, realise a Besancon, lui conferait une allure plus occidentale que les Raketa standard vendues en URSS.

Ce modèle est aujourd’hui l’un des plus recherches par les collectionneurs de montres sovietiques. Une Raketa Bizontine en bon etat peut atteindre des prix significatifs sur le marche de l’occasion, temoignage de l’interet persistant pour ce chapitre de l’horlogerie bisontine.

Le contexte geopolitique : une coentreprise au temps de la guerre froide

L’existence de Slava S.A. a Besancon ne peut se comprendre sans le contexte de la guerre froide. Dans les annees 1960-1980, les echanges commerciaux entre la France et l’URSS s’inscrivaient dans la politique de detente initiee par le général de Gaulle.

La France gaulliste, tout en restant membre de l’OTAN, cherchait a developper des relations autonomes avec l’Union sovietique. Les echanges commerciaux, culturels et scientifiques faisaient partie de cette strategie. L’usine Slava s’inserait dans ce cadre plus large de cooperation franco-sovietique.

“De Gaulle voyait dans les echanges avec l’URSS un moyen d’affirmer l’independance française vis-a-vis de Washington. Le commerce horloger entre Besancon et Moscou, bien que modeste, participait de cette vision.” — Maurice Vaisse, La Grandeur : politique etrangere du général de Gaulle

L’horlogerie sovietique : des origines americaines

L’industrie horlogere sovietique avait elle-meme des origines etrangeres. En 1930, le gouvernement sovietique racheta deux usines horlogeres americaines en faillite : la Dueber-Hampden Watch Company de Canton (Ohio) et l’Ansonia Clock Company de New York.

Les machines et le savoir-faire furent transferes en URSS, ou ils servirent a creer les premières fabriques de montres sovietiques. La Première Fabrique de Montres de Moscou (future Slava) commenca a produire en 1930, et la fabrique de Petrodvorets (future Raketa) suivit peu après.

Fabrique sovietique Ville Fondation Marque principale
Première Fabrique de Montres de Moscou Moscou 1930 Slava (Слава)
Deuxieme Fabrique de Montres de Moscou Moscou 1942 Pobeda (Победа), Slava
Fabrique de Petrodvorets Leningrad/Saint-Petersbourg 1930 Raketa (Ракета)
Fabrique de Tchistopol Tchistopol (Tatarstan) 1941 Vostok (Восток), Komandirskie
Fabrique de Penza Penza 1935 Zarya (Заря)
Fabrique de Minsk Minsk (Bielorussie) 1953 Luch (Луч)

L’ironie de l’histoire est donc complete : des machines americaines, transferees en URSS dans les annees 1930, produisirent des mouvements qui furent assembles dans des boitiers français a Besancon dans les annees 1960. L’horlogerie Slava de Besancon etait, en quelque sorte, un produit de la mondialisation avant l’heure.

Les enjeux diplomatiques

L’usine Slava servait aussi d’instrument diplomatique discret. La presence d’une entreprise sovietique a Besancon facilitait les contacts entre cadres sovietiques et français. Les visites de delegations, les echanges techniques et les negociations commerciales creaient des liens humains qui transcendaient le rideau de fer.

Les employes français de Slava cotoient quotidiennement des ingenieurs et des commerciaux sovietiques. Ces contacts, rares en pleine guerre froide, contribuerent a une meilleure comprehension mutuelle entre les deux peuples. L’usine Slava etait, a sa maniere, un lieu de diplomatie populaire.

Vue de Besancon, capitale horlogere ou battait le coeur de l’usine Slava

La rue Jouchoux : le demenagement de 1976

En 1976, l’usine Slava quitta ses locaux d’origine, situes a l’angle de la rue Henri-Baigue et de la rue Nicolas Bruand, pour s’installer dans des batiments plus spacieux rue Jouchoux a Besancon. Ce demenagement temoignait de la croissance de l’entreprise.

Les nouveaux locaux offraient davantage d’espace pour l’assemblage, le controle qualite et le stockage. L’usine employait alors plusieurs dizaines de salaries bisontins, auxquels s’ajoutaient des cadres et techniciens sovietiques en poste a Besancon.

Les conditions de travail

Les ouvriers bisontins de l’usine Slava travaillaient dans des conditions comparables a celles des autres entreprises horlogeres de la ville. L’assemblage de montres mecaniques exigeait de la precision, de la patience et une formation technique solide.

Les employes français et les cadres sovietiques cohabitaient dans une atmosphere generalement cordiale, malgre la barriere de la langue et les differences culturelles. Le russe et le français se melaient dans les ateliers, creant un microcosme biculturel unique a Besancon.

Certains anciens employes se souviennent des fêtes organisees pour les jours feries sovietiques, des echanges de cadeaux et des discussions sur la vie quotidienne de part et d’autre du rideau de fer. L’usine Slava, au-dela de sa fonction industrielle, etait un lieu de rencontre humaine entre deux mondes.

La chute de l’URSS et la fin de Slava Besancon

La chute du mur de Berlin en 1989 et la dissolution de l’Union sovietique en decembre 1991 sonnerent le glas de l’usine Slava de Besancon. L’effondrement de l’URSS desorganisa completement les circuits d’approvisionnement et de financement dont dependait l’entreprise.

Les mouvements sovietiques cessaient d’arriver regulierement. Les actionnaires russes, plonges dans le chaos de la transition post-sovietique, ne pouvaient plus assurer le financement de l’entreprise. Le marche des montres mecaniques bon marche s’effondrait face a la concurrence asiatique.

En 1995, le tribunal de commerce de Besancon prononca la liquidation judiciaire de Slava S.A. L’usine ferma ses portes après trente-quatre ans d’activité. Les ouvriers bisontins perdirent leur emploi et les locaux de la rue Jouchoux furent reconvertis a d’autres usages.

Un patrimoine horloger en voie de reconnaissance

La fermeture de Slava S.A. passa relativement inapercue en 1995, noyee dans les restructurations industrielles qui frappaient alors Besancon et toute l’horlogerie française. Mais au fil des annees, l’interet pour ce chapitre meconnu de l’histoire bisontine n’a cesse de croitre.

Les montres Slava de Besancon sont devenues des pieces de collection recherchees. Leur double identite — sovietique par le mecanisme, bisontine par l’assemblage — en fait des objets uniques dans l’histoire horlogere mondiale.

Pour approfondir l’heritage industriel sovietique et ses liens avec la France, consultez ce guide sur le patrimoine russe et sovietique qui explore ces connexions meconnues.

Des expositions temporaires au musée du Temps de Besancon ont mis en lumiere cette histoire. Des collectionneurs bisontins et russes echangent des informations et des pieces, perpetuant a leur maniere le lien entre Besancon et la Russie forge par l’usine Slava.

L’heritage de l’usine Slava : memoire et collection

L’usine Slava de Besancon laisse un heritage multiple. Sur le plan industriel, elle temoigne de la capacite de Besancon a attirer des investissements etrangers dans le secteur horloger. Sur le plan historique, elle illustre les echanges possibles entre deux systemes antagonistes en pleine guerre froide.

Les montres Slava de Besancon aujourd’hui

Les montres Slava assemblees a Besancon sont aujourd’hui des objets de collection prises par les amateurs d’horlogerie sovietique du monde entier. Leur identification repose sur plusieurs criteres : l’inscription “Slava” en caracteres latins, la mention “механизм cccp”, et parfois l’indication “Monte en France” ou “Assembled in France”.

Critere d’identification Detail
Marque sur le cadran “Slava” en caracteres latins (pas en cyrillique seul)
Inscription mecanisme “механизм cccp” (mecanisme URSS) sur certains modèles
Mention d’assemblage “Monte en France” ou “Assembled in France” au dos du boitier
Mouvement Calibres sovietiques (Slava 2414, Raketa 2609, etc.)
Boitier Qualite de finition superieure aux montres 100% sovietiques
Bracelet Souvent en cuir français ou en acier de facture occidentale

Une memoire a preserver

Le Souvenir français du Doubs considere que la memoire de l’usine Slava fait partie du patrimoine historique de Besancon et du Doubs. Cette histoire, qui mele horlogerie, geopolitique et echanges humains, merite d’etre connue et preservee.

Les anciens employes de l’usine, dont le nombre diminue avec les annees, sont les derniers temoins directs de cette aventure industrielle franco-sovietique. Leurs temoignages constituent une source precieuse pour comprendre comment, au coeur de la guerre froide, des ouvriers bisontins et des cadres sovietiques travaillaient cote a cote dans les ateliers de la rue Jouchoux.