L’histoire des idees ne connaît pas de frontieres. Pierre-Joseph Proudhon, ne a Besancon le 15 janvier 1809, incarne cette verite avec une force particuliere. Fils d’un tonnelier et d’une cuisiniere, cet autodidacte franc-comtois devint le penseur socialiste le plus lu et le plus traduit en Russie au XIXe siecle.
Des salons parisiens ou il debattait avec Mikhail Bakounine aux bibliotheques de Saint-Petersbourg ou l’intelligentsia russe devorait ses ouvrages, Proudhon traca un pont intellectuel entre le Doubs et l’Empire des tsars. Ce lien, meconnu en France, constitue l’un des chapitres les plus fascinants de l’influence française sur la pensee russe.
Le Souvenir français du Doubs s’attache a faire connaitre ces connexions historiques entre notre département et la Russie. Cet article retrace le parcours de Proudhon, depuis les rues de Besancon jusqu’aux grands esprits russes qu’il marqua de son empreinte.
Un enfant de Besancon : les origines modestes d’un penseur universel
Pierre-Joseph Proudhon naquit au 37 rue du Petit-Battant, dans un quartier populaire de Besancon. Son pere, Claude-Francois Proudhon, etait tonnelier-brasseur. Sa mere, Catherine Simonin, travaillait comme cuisiniere.
L’enfance de Proudhon fut marquee par la pauvrete et le travail manuel. Des l’age de douze ans, il gardait les vaches dans les paturages voisins de Besancon. Cette proximite avec le monde paysan et ouvrier franc-comtois impregnera toute sa pensee politique.
“Je suis ne et j’ai grandi au sein du peuple. J’ai été eleve dans ses rangs, j’ai été nourri de sa moelle.” — Pierre-Joseph Proudhon, Confessions d’un revolutionnaire (1849)
L’imprimeur autodidacte
Grace a une bourse, Proudhon integra le college royal de Besancon, ou il se revela eleve brillant mais indiscipline. Faute de moyens pour poursuivre des etudes superieures, il devint apprenti typographe puis imprimeur a Besancon.
Ce metier d’imprimeur fut décisif. En composant des textes lettre par lettre, Proudhon lut des centaines d’ouvrages de theologie, de philosophie et d’economie. Il apprit le latin, le grec et l’hebreu au contact des textes qu’il imprimait.
En 1838, il obtint la pension Suard, bourse de la ville de Besancon destinee aux jeunes talents franc-comtois. Cette pension lui permit de monter a Paris et de rediger son premier grand ouvrage. Le fils du tonnelier bisontin allait bientot faire trembler l’Europe des idees.
La formule qui changea tout
En 1840, Proudhon publia Qu’est-ce que la propriété ?, ouvrage dans lequel il prononce sa formule célèbre : “La propriété, c’est le vol.” Cette phrase, d’une audace inouie pour l’epoque, fit de lui en quelques mois le penseur social le plus discute de France.
Proudhon ne preconisait pas l’abolition de toute forme de possession. Il distinguait la propriété — accumulation capitaliste et exploitation du travail d’autrui — de la possession — usage legitime des biens necessaires a la vie. Cette nuance, souvent ignoree, est essentielle pour comprendre sa pensee.
| Oeuvre majeure | Annee | Apport principal |
|---|---|---|
| Qu’est-ce que la propriété ? | 1840 | “La propriété, c’est le vol” — critique radicale de la propriété capitaliste |
| Systeme des contradictions economiques | 1846 | Dialectique economique, critique de Marx et des utopistes |
| De la justice dans la Revolution et dans l’église | 1858 | Philosophie morale fondee sur la justice immanente |
| La Guerre et la Paix | 1861 | Theorie du droit de la force et de la paix par le federalisme |
| Du principe federatif | 1863 | Theorie du federalisme et de l’autogestion |
| De la capacite politique des classes ouvrieres | 1865 | Testament politique, fondement du syndicalisme |
Proudhon et Bakounine : les nuits parisiennes qui changerent la Russie
Le chapitre le plus décisif de l’influence de Proudhon sur la Russie commence en 1844, dans un modeste appartement parisien. Mikhail Bakounine, jeune aristocrate russe de 30 ans exile a Paris, frappe a la porte de Proudhon.
Bakounine, ne en 1814 dans le gouvernement de Tver, avait quitte la Russie en 1840 pour etudier la philosophie en Allemagne. Arrive a Paris, il cherchait un maitre a penser capable de lui offrir une alternative au systeme hegelien.
“Pendant des nuits entieres, nous discutions, lui enseignant, moi ecoutant. Il me revela un monde nouveau. Je lui dois plus qu’a aucun autre penseur vivant.” — Mikhail Bakounine, a propos de Proudhon
Des discussions qui durerent trois ans
Entre 1844 et 1847, Bakounine rendit visite a Proudhon presque chaque soir. Les deux hommes debattaient jusque tard dans la nuit de propriété, d’Etat, de federalisme et de revolution sociale. Proudhon, de cinq ans l’aine de Bakounine, jouait le role du maitre.
Ces discussions furent d’une intensite intellectuelle rare. Proudhon exposait sa critique de la propriété et de l’Etat centralise. Bakounine, impregne de philosophie allemande, apportait la dialectique hegelienne. De ce choc naquit une synthese explosive.
Bakounine absorba de Proudhon trois idees fondamentales : le rejet de l’Etat centralise, la critique de la propriété capitaliste et la conviction que la transformation sociale devait venir d’en bas, du peuple lui-meme. Ces trois piliers deviendront le socle de l’anarchisme russe.
La rupture avec Marx, le lien avec la Russie
En 1846, Karl Marx proposa a Proudhon de rejoindre son reseau de correspondance socialiste. Proudhon refusa et publia son Systeme des contradictions economiques. Marx repliqua par Misere de la philosophie (1847), ouvrant une polemique feroce.
Cette rupture entre Proudhon et Marx eut des consequences directes sur la Russie. Tandis que le marxisme se structurait en doctrine autoritaire et centraliste, le proudhonisme offrait une alternative libertaire et federaliste. En Russie, cette opposition se traduisit par le clivage entre marxistes et anarchistes qui marqua tout le mouvement revolutionnaire.
Bakounine, après ses annees parisiennes, porta la pensee proudhonienne dans toute l’Europe. Emprisonne en Saxe, en Autriche puis en Russie, exile en Siberie, il s’evada en 1861 et reprit son combat. L’heritage intellectuel de Proudhon, transmis par Bakounine, irriguait desormais la pensee revolutionnaire russe.

L’auteur socialiste le plus traduit en Russie
L’influence de Proudhon sur la Russie ne se limita pas a Bakounine. Dans les annees 1840-1870, Proudhon fut l’auteur socialiste le plus traduit en langue russe, devancant Marx, Engels, Fourier et Saint-Simon.
Les raisons de ce succes exceptionnel sont multiples. La pensee de Proudhon, fondee sur l’autogestion et le federalisme, correspondait aux aspirations de l’intelligentsia russe, qui cherchait une voie de transformation sociale adaptee a un pays rural et immense.
| Facteur | Explication |
|---|---|
| Critique de l’Etat centralise | Resonnait avec le rejet de l’autocratie tsariste par l’intelligentsia russe |
| Défense de la commune rurale | Correspondait a l’idealisation du mir (commune paysanne russe) |
| Rejet du capitalisme industriel | Parlait a une Russie encore majoritairement paysanne |
| Federalisme | Offrait un modèle pour un empire multinational |
| Humanisme anti-autoritaire | Seduisait les penseurs russes mefiants envers tout despotisme |
La diffusion clandestine
Les ouvrages de Proudhon circulaient en Russie par des canaux multiples. Certains etaient traduits et publies legalement, d’autres circulent clandestinement parmi les cercles d’etudiants et d’intellectuels radicaux.
La censure tsariste, paradoxalement, contribua a la diffusion de Proudhon. Ses ouvrages, interdits ou surveilles, acquirent le prestige du fruit defendu. Les etudiants de Moscou et de Saint-Petersbourg se passaient des exemplaires uses, annotes en marge de commentaires enflammes.
Alexander Herzen, aristocrate russe exile a Paris, joua un role central dans cette diffusion. Ami personnel de Proudhon, il publia depuis Londres sa revue Kolokol (La Cloche), qui diffusait les idees proudhoniennes en Russie. Herzen considerait Proudhon comme le penseur le plus original de son epoque.
Tolstoi et “Guerre et Paix” : l’hommage du geant russe
Le lien entre Proudhon et Leon Tolstoi constitue l’un des episodes les plus remarquables de l’influence du penseur bisontin sur la culture russe. En 1861, Proudhon publia La Guerre et la Paix : recherches sur le principe et la constitution du droit des gens.
Quelques annees plus tard, Tolstoi intitula son chef-d’oeuvre Voina i mir — Guerre et Paix. Ce titre n’etait pas une coincidence. Tolstoi lui-meme reconnut l’influence de Proudhon sur le choix de ce titre devenu le plus célèbre de la litterature mondiale.
“L’idee de Proudhon selon laquelle la guerre a sa propre morale et que la paix nait du droit, et non de la force, m’a profondement marque.” — Leon Tolstoi, dans une lettre a V.P. Botkine
Tolstoi, lecteur assidu de Proudhon
Tolstoi decouvrit Proudhon dans les annees 1850 et lut la plupart de ses ouvrages. Il fut particulierement marque par De la justice dans la Revolution et dans l’église (1858), ouvrage dans lequel Proudhon developpait une morale fondee sur la justice immanente, independante de toute religion revelee.
Cette idee resonna profondement chez Tolstoi, qui cherchait une ethique universelle hors des dogmes de l’église orthodoxe. Le pacifisme de Proudhon, sa critique de la violence etatique et sa foi dans la justice populaire influencerent durablement la philosophie tolstoienne.
Tolstoi rencontra meme Proudhon lors d’un sejour a Bruxelles en mars 1861, quelques mois avant la mort du penseur franc-comtois. Cette rencontre entre le jeune aristocrate russe et le vieux revolutionnaire bisontin scella un lien intellectuel qui traverserait les siecles.
Au-dela du titre : une influence philosophique profonde
L’influence de Proudhon sur Tolstoi depassa largement le choix d’un titre. La vision proudhonienne de la justice, du travail et de la propriété se retrouve dans les romans de Tolstoi, notamment dans les reflexions de Levine sur la terre et le travail paysan dans Anna Karenine.
Le tolstoisme — doctrine pacifiste, anti-etatique et morale que Tolstoi developpa dans ses dernières annees — doit beaucoup a Proudhon. Le rejet de la violence, la critique de l’Etat et la confiance dans la communauté paysanne sont des thèmes proudhoniens que Tolstoi reformula dans un langage chretien.
Pour approfondir l’heritage intellectuel russe lie a ces echanges franco-russes, consultez ce guide sur le patrimoine intellectuel russe qui explore les connexions culturelles entre la France et la Russie.
Dostoievski, Herzen et l’intelligentsia russe
L’influence de Proudhon ne se limita pas a Bakounine et Tolstoi. Fiodor Dostoievski lui-meme cita Proudhon dans Les Freres Karamazov, son ultime chef-d’oeuvre. Le personnage d’Ivan Karamazov, avec sa revolte metaphysique contre l’injustice du monde, porte l’empreinte de la pensee proudhonienne.
Dostoievski avait decouvert Proudhon dans les annees 1840, au sein du cercle Petrashevski, groupe d’intellectuels radicaux de Saint-Petersbourg. Ce cercle lisait et debattait les ouvrages de Proudhon, Fourier et d’autres penseurs socialistes français.

Alexander Herzen, le passeur
Alexander Herzen (1812-1870), aristocrate russe et ecrivain brillant, fut le principal intermediaire entre Proudhon et la Russie. Exile a Paris a partir de 1847, il frequenta Proudhon assidument et devint l’un de ses amis les plus proches.
Herzen partageait avec Proudhon la mefiance envers l’Etat centralise et la conviction que la commune rurale russe (obshchina ou mir) pouvait servir de base a une transformation sociale sans passer par le capitalisme industriel. Cette idee, nee de la rencontre entre le federalisme proudhonien et la realite russe, devint le fondement du populisme russe.
“Proudhon est le seul penseur vivant qui merite le nom de philosophe. Les autres ne sont que des professeurs.” — Alexander Herzen, De l’autre rive (1850)
L’affaire Petrashevski : Proudhon au coeur d’un procès politique russe
En 1849, la police tsariste arrêta les membres du cercle Petrashevski, dont le jeune Dostoievski. Parmi les charges retenues figurait la lecture et la discussion des ouvrages de Proudhon. Dostoievski fut condamne a mort, peine commuee en dernière minute en deportation en Siberie.
Ce procès illustre l’impact de Proudhon sur la Russie. Le simple fait de lire ses ouvrages pouvait mener au bagne siberien. La censure tsariste, en persecutant les lecteurs de Proudhon, conferait a ses idees une aura de danger et de subversion qui ne fit qu’accroitre leur attrait.
Les Narodniki : l’heritage proudhonien dans le populisme russe
Dans les annees 1860-1880, le mouvement des Narodniki (populistes russes) porta l’heritage proudhonien a son apogee en Russie. Ces jeunes intellectuels, issus de la noblesse et de la bourgeoisie, quitterent les villes pour “aller au peuple” (khozhdeniye v narod) et tenter de transformer la société russe par la base.
Les Narodniki reprirent de Proudhon plusieurs idees centrales. Ils croyaient a la commune paysanne comme cellule de base d’une société juste. Ils rejetaient le capitalisme industriel et l’Etat centralise. Ils pensaient que la Russie pouvait eviter le stade capitaliste pour passer directement a une société federaliste et egalitaire.
L’echec et la radicalisation
Le mouvement “d’aller au peuple” fut un echec cuisant. Les paysans russes, mefiants envers ces intellectuels urbains qui venaient leur parler de revolution, les denoncererent souvent a la police. Cette deception provoqua une radicalisation d’une partie des Narodniki vers le terrorisme politique.
L’assassinat du tsar Alexandre II le 1er mars 1881 par le groupe Narodnaia Volia (Volonte du Peuple) marqua l’aboutissement tragique de cette radicalisation. Proudhon, pacifiste convaincu, aurait desavoue cette violence. Mais ses idees, transformees et radicalisees par le contexte russe, avaient contribue a creer le terreau revolutionnaire.
Le chemin qui mena de la modeste imprimerie bisontine de Proudhon a la bombe qui tua le tsar est sinueux mais reel. Les idees voyagent, se transforment et produisent parfois des effets que leur auteur n’aurait jamais imagines.
De Proudhon a 1917
La pensee proudhonienne, via Bakounine et les Narodniki, irrigua le mouvement revolutionnaire russe jusqu’en 1917. Les socialistes-revolutionnaires (SR), heritiers des Narodniki, furent le parti le plus vote aux elections de l’Assemblee constituante russe de novembre 1917.
Les anarchistes russes, disciples directs de Bakounine et donc heritiers intellectuels de Proudhon, participerent activement a la revolution de 1917. Leur influence, bien que marginalisee par les bolcheviks, temoigne de la permanence de l’heritage proudhonien en Russie.
| Penseur ou mouvement russe | Lien avec Proudhon | Période |
|---|---|---|
| Mikhail Bakounine | Disciple direct, discussions a Paris (1844-1847) | 1844-1876 |
| Alexander Herzen | Ami personnel, diffuseur des idees proudhoniennes | 1847-1870 |
| Fiodor Dostoievski | Lecteur au cercle Petrashevski, cite dans ses oeuvres | 1847-1881 |
| Leon Tolstoi | Rencontre a Bruxelles, “Guerre et Paix”, influence philosophique | 1855-1910 |
| Nikolai Tchernychevski | Lecteur et critique de Proudhon, influence sur Que faire ? | 1850-1870 |
| Narodniki (populistes) | Heritage federaliste et communaliste | 1860-1880 |
| Anarchistes russes | Filiation directe via Bakounine et Kropotkine | 1870-1920 |
Besancon, berceau d’idees qui ebranlerent la Russie
Le parcours de Proudhon illustre un phenomene remarquable : une ville de province française, Besancon, fut le berceau d’idees qui influencerent profondement la pensee et l’histoire russes. Cette influence depasse celle de beaucoup de capitales europeennes.
Besancon, au debut du XIXe siecle, etait une ville d’artisans, d’horlogers et d’imprimeurs. C’est dans ce milieu modeste et laborieux que Proudhon forgea sa vision du monde. L’experience du travail manuel, de la solidarite ouvriere et de l’autonomie artisanale nourrit sa pensee federaliste et autogestionnaire.
“Besancon m’a tout donne : le gout du travail, le sens de la justice, la fierte du peuple. Tout ce que j’ai ecrit vient de la.” — Pierre-Joseph Proudhon, Carnets
La maison natale de Proudhon, au 37 rue du Petit-Battant, existe toujours. Une plaque commémorative rappelle qu’ici naquit le penseur dont les idees traverserent l’Europe et atteignirent les confins de l’Empire russe. Le musée du Temps de Besancon consacre une section a Proudhon et a son heritage.
Le Souvenir français du Doubs rappelle que la memoire ne concerne pas seulement les champs de bataille. Les combats d’idees menent aussi leur propre guerre, et Besancon, a travers Proudhon, livra au monde des idees qui changerent le cours de l’histoire russe.



