Nathalie Perrin nous reçoit dans son appartement du quartier Saint-Claude à Besançon, une boîte à chaussures posée sur la table basse. À l’intérieur : des lettres jaunies, des photographies aux bords dentelés, un livret militaire à la couverture usée. Pendant près de quarante ans, cette boîte est restée fermée dans le fond d’une armoire. Son père, Roger Perrin, appelé du contingent envoyé en Algérie de 1959 à 1961, n’en a presque jamais parlé de son vivant.

Ce n’est qu’après son décès, en 2019, que Nathalie Perrin a commencé à ouvrir ces archives familiales, à recouper les dates, à comprendre peu à peu ce que son père avait vécu et pourquoi il avait choisi de se taire. Aujourd’hui bénévole au comité du Souvenir Français de Besançon, elle a accepté de nous raconter ce cheminement intime, qui touche des centaines de familles du Doubs confrontées au même silence — un silence qui s’explique en grande partie par le contexte départemental retracé dans notre dossier sur la guerre d’Algérie 1954-1962 et les appelés du Doubs.

Portrait de Nathalie Perrin, fille d'un appelé du contingent en Algérie

Nathalie Perrin

Fille d'un appelé du contingent en Algérie (1959-1961)

Bénévole au comité du Souvenir Français de Besançon depuis 2021. Engagée dans la collecte de témoignages familiaux liés à la guerre d'Algérie.

Qui était votre père et que savait-on de son service militaire en Algérie ?

Claire Vasseur : Pouvez-vous nous présenter votre père et ce que votre famille savait, jusqu'à récemment, de son passage en Algérie ?
Nathalie Perrin : Mon père, Roger Perrin, est né en 1939 à Besançon dans une famille d'ouvriers de l'horlogerie. Il a été appelé sous les drapeaux en 1959, à vingt ans, et envoyé en Algérie où il est resté un peu plus de deux ans, jusqu'à sa libération en 1961. C'est à peu près tout ce que nous savions officiellement pendant des décennies.

Ma mère m’a raconté qu’à son retour, en 1961, il était méconnaissable : plus silencieux, plus nerveux, sursautant au moindre bruit sec. Mais il n’a jamais raconté ce qu’il avait vécu là-bas. Quand, enfant, je lui demandais s’il avait fait la guerre, il répondait invariablement : « J’ai fait mon service militaire, comme tout le monde. » Le mot « guerre » n’était jamais prononcé dans la maison. D’ailleurs, officiellement, ce n’était pas une guerre à l’époque : la loi de reconnaissance du terme « guerre d’Algérie » n’est votée qu’en 1999, quand mon père avait déjà soixante ans.

Nous savions qu’il avait servi dans un secteur proche de Tlemcen, à l’ouest du pays, mais aucun détail sur les opérations auxquelles il avait pris part. Une photo dans son portefeuille, prise devant un poste militaire, était le seul indice visuel que nous ayons eu pendant très longtemps.

Comment expliquez-vous ce silence qui a duré près de soixante ans ?

Claire Vasseur : Ce silence semble avoir été total, même au sein du foyer familial. Comment l'expliquez-vous aujourd'hui, avec le recul ?
Nathalie Perrin : J'ai mis longtemps à comprendre que ce silence n'était pas de la pudeur ordinaire, mais une forme de protection, à la fois de lui-même et de nous. Plusieurs éléments se combinent. D'abord, le contexte social : les appelés d'Algérie sont rentrés dans un pays qui ne savait pas quoi faire de leur expérience. On leur demandait de reprendre le travail, de se marier, de fonder une famille, comme si de rien n'était. Il n'existait aucun accompagnement psychologique digne de ce nom.

Ensuite, il y a la nature même du conflit. Ce n’était pas une guerre de fronts identifiés comme celle de 1914-1918, mais une guerre de contre-guérilla, avec des opérations de maintien de l’ordre, des embuscades, une proximité constante avec des populations civiles prises entre plusieurs feux. Cette complexité morale rendait le récit difficile à formuler, y compris pour celui qui l’avait vécu. Comment raconter à ses enfants des événements que l’on peine soi-même à ordonner dans sa mémoire ?

Enfin, il y a un facteur générationnel plus large. Les hommes de cette génération, en Franche-Comté comme ailleurs, n’avaient pas le vocabulaire de l’expression émotionnelle que nous avons aujourd’hui. Mon père appartenait à une culture du silence et du travail, où l’on ne s’épanchait pas. La guerre d’Algérie s’est simplement ajoutée, comme une couche supplémentaire, à cette réserve déjà installée.

Qu’avez-vous découvert dans les lettres et le livret militaire après son décès ?

Claire Vasseur : Après le décès de votre père en 2019, vous avez ouvert cette fameuse boîte à chaussures. Que contenait-elle exactement ?
Nathalie Perrin : J'ai trouvé son livret militaire, evidemment, qui donne les dates précises d'incorporation et de libération, le nom de son régiment d'affectation, et quelques mentions administratives. J'ai aussi trouvé une vingtaine de lettres qu'il avait envoyées à ses parents, conservées par ma grand-mère puis transmises à mon père après le décès de celle-ci.

Ces lettres sont pudiques, souvent centrées sur des détails matériels : la nourriture, la chaleur, les nouvelles du village qu’il réclamait. Mais entre les lignes, on devine l’inquiétude, la fatigue, parfois une phrase qui laisse entrevoir la violence ambiante — « on a eu une sale semaine, je préfère ne pas en parler » — sans jamais détailler. C’est cette économie de mots qui, paradoxalement, en dit long.

J’ai aussi retrouvé une dizaine de photographies de groupe, avec des camarades dont je ne connaissais aucun nom. Certaines étaient annotées au dos, d’une écriture que je ne reconnaissais pas — probablement celle d’un ami de régiment. C’est en recoupant ces annotations avec le registre matricule que j’ai pu identifier deux compagnons de mon père, dont l’un vit encore aujourd’hui près de Pontarlier.

Photo ancienne stylisée d'un jeune appelé du contingent en Algérie, valise et lettre à la main

Comment avez-vous procédé pour reconstituer un parcours à partir de si peu d’éléments ?

Claire Vasseur : Concrètement, comment avez-vous mené cette enquête familiale ? Quelles ont été les étapes ?
Nathalie Perrin : J'ai procédé par cercles concentriques, en partant du plus proche vers le plus lointain. Premier cercle : les papiers de famille, le livret militaire, les lettres. Deuxième cercle : les Archives départementales du Doubs, où j'ai pu consulter le registre matricule de la classe 1959 de mon père, qui confirme son régiment, ses affectations successives et la date exacte de son départ pour l'Algérie.

Troisième cercle : le Service historique de la Défense, à Vincennes, que j’ai contacté par courrier puis par une visite sur place. Ils conservent les journaux de marches et opérations de certaines unités, qui permettent de retracer les grandes lignes des missions effectuées, sans toujours nommer les individus. J’ai pu ainsi situer approximativement les zones où mon père a opéré et le contexte général de la période.

Quatrième cercle, le plus émouvant : le contact humain. Grâce à une annotation retrouvée sur une photographie, j’ai pu identifier et rencontrer un ancien camarade de régiment de mon père, aujourd’hui âgé de plus de quatre-vingt-cinq ans. Cette rencontre a été bouleversante : pour la première fois, quelqu’un me racontait des souvenirs concrets, des noms, des lieux, une tonalité humaine que les archives ne peuvent jamais restituer complètement. Ces mêmes méthodes de recherche croisée sont détaillées plus largement dans notre entretien avec un archiviste spécialisé dans la recherche d’ancêtres militaires du Doubs, pour les familles qui souhaitent mener une démarche similaire.

Récapitulatif : les sources pour reconstituer un parcours d’appelé d’Algérie

Source Ce qu’elle apporte Où la consulter
Papiers de famille Livret militaire, lettres, photographies Domicile familial, archives privées
Registre matricule Régiment, classe, dates d’incorporation Archives départementales du Doubs
Journaux de marches et opérations Contexte des missions, zones géographiques Service historique de la Défense, Vincennes
Associations d’anciens combattants Témoignages recoupés, réseau de contacts FNACA, comités locaux du Doubs
Souvenir Français Orientation, mise en lien, valorisation mémorielle Comités locaux, délégation départementale

Le poids du non-dit dans les familles de vétérans d’Algérie

Claire Vasseur : Vous parlez d'un « non-dit » qui a marqué votre enfance. Comment ce silence s'est-il traduit concrètement dans la vie familiale ?
Nathalie Perrin : Le non-dit prenait des formes très concrètes. Mon père évitait certains bruits — les pétards du 14 juillet le mettaient dans un état de tension visible. Il refusait systématiquement de regarder les films ou reportages sur la guerre d'Algérie qui passaient parfois à la télévision, quittant la pièce sans un mot. Il n'a jamais adhéré à une association d'anciens combattants avant l'âge de soixante-dix ans passé.

Ce que je comprends aujourd’hui, en discutant avec d’autres enfants d’appelés au sein du Souvenir Français, c’est que ce silence n’était pas propre à mon père : il était quasiment la norme pour cette génération. Beaucoup de descendants me racontent des scènes similaires — un père qui change de sujet, une mère qui dit « n’insiste pas, il n’aime pas qu’on en parle », une chape de silence qui finit par sembler naturelle à l’enfant qui grandit dedans.

Voici les signes que plusieurs familles reconnaissent rétrospectivement :

  • Refus systématique d’évoquer le service militaire, même sous forme de questions anodines
  • Réactions disproportionnées à certains bruits, odeurs ou images liés au conflit
  • Adhésion tardive, parfois après soixante-dix ans, à une association d’anciens combattants
  • Conservation méticuleuse mais dissimulée de documents et photographies d’époque
  • Difficulté à assister aux cérémonies du 5 décembre avant un âge avancé

Ce silence a un coût psychologique, pour l’ancien combattant comme pour ses enfants, qui grandissent avec une zone d’ombre dans leur histoire familiale sans toujours savoir la nommer.

Boîte de correspondance et photographies familiales anciennes posée sur une table

Pourquoi vous engager aujourd’hui auprès du Souvenir Français du Doubs ?

Claire Vasseur : Vous êtes aujourd'hui bénévole au Souvenir Français. Qu'est-ce qui vous a menée jusqu'à cet engagement ?
Nathalie Perrin : C'est venu naturellement après la mort de mon père, comme un prolongement de ma propre quête. J'ai contacté le comité de Besançon en 2021 pour savoir s'il existait des ressources sur la guerre d'Algérie dans le Doubs, et j'ai été accueillie avec une gentillesse et une écoute qui m'ont beaucicoup touchée. Très vite, on m'a proposé de participer à la collecte de témoignages d'autres familles dans la même situation que la mienne.

Cette présentation des missions du Souvenir Français montre bien comment l’accompagnement des familles s’inscrit dans le cadre plus large de l’association.

Aujourd’hui, ma mission au sein du Souvenir Français consiste principalement à recueillir des témoignages de descendants, à les mettre en lien avec les archives disponibles, et à participer à l’organisation de la cérémonie annuelle du 5 décembre à Besançon, qui commémore les victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. C’est une façon pour moi de transformer un silence familial douloureux en une transmission utile pour d’autres familles.

Le rôle des associations de descendants dans la mémoire nationale

Claire Vasseur : Quel rôle jouent, selon vous, les enfants et petits-enfants d'appelés dans la construction de la mémoire nationale de ce conflit ?
Nathalie Perrin : Je pense que notre génération joue un rôle charnière, presque inattendu. Les appelés eux-mêmes, quand ils étaient en vie, avaient souvent renoncé à raconter, par pudeur ou par fatigue. Beaucoup sont aujourd'hui décédés, ou très âgés et affaiblis. Ce sont donc leurs enfants qui, en reconstituant patiemment des fragments d'archives, deviennent les porteurs d'un récit que leurs parents n'ont pas pu ou pas voulu transmettre directement.

Ce phénomène n’est pas propre à la guerre d’Algérie : on l’observe aussi chez les descendants de résistants ou de déportés. Mais il prend une acuité particulière pour ce conflit, en raison du très long délai de reconnaissance officielle. Le terme « guerre d’Algérie » n’a été inscrit dans la loi qu’en 1999 ; certains de mes interlocuteurs au Souvenir Français me disent que leurs pères ont attendu cette reconnaissance légale pendant près de quarante ans avant de commencer à en parler, parfois trop tard.

Les associations comme la FNACA et le Souvenir Français offrent un cadre pour cette transmission de deuxième génération : elles organisent les cérémonies, entretiennent les monuments dédiés, et de plus en plus, recueillent systématiquement les témoignages des descendants avant que les derniers liens directs avec les événements ne disparaissent complètement.

Que diriez-vous à une famille qui découvre, elle aussi, ce silence chez un proche ?

Claire Vasseur : Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu'un qui, comme vous il y a quelques années, découvre après coup le silence d'un parent sur son passage en Algérie ?
Nathalie Perrin : Je lui dirais d'abord de ne pas interpréter ce silence comme un rejet ou un manque d'amour. C'est souvent tout le contraire : un silence protecteur, une façon de préserver ses proches d'un vécu jugé trop lourd à transmettre. Comprendre cela change complètement le regard que l'on porte sur le parent silencieux.

Ensuite, je conseillerais de commencer petit et sans pression : ouvrir les papiers de famille, noter les dates, chercher le registre matricule aux archives départementales. Ce sont des démarches accessibles à tous, gratuites, qui ne demandent aucune compétence particulière. Le Souvenir Français peut orienter dans ces premières recherches si l’on ne sait pas par où commencer.

Enfin, je dirais qu’il ne faut pas craindre de partager cette recherche, même incomplète, avec d’autres familles dans la même situation. C’est en croisant les archives, les souvenirs de camarades encore vivants et les documents d’autres descendants que l’on parvient à redonner de l’épaisseur humaine à ce qui n’était, au départ, qu’une boîte à chaussures fermée dans le fond d’une armoire.

Trois points à retenir de cet entretien :

  • Le silence des appelés d’Algérie n’est pas un oubli, c’est une protection. Comprendre cette dimension change le rapport que les descendants entretiennent avec leurs aînés silencieux.
  • Les archives publiques permettent de reconstituer un parcours même sans témoignage direct. Registre matricule, journaux de marches et opérations, Service historique de la Défense sont accessibles à toute famille.
  • Les descendants deviennent aujourd’hui les porteurs actifs de cette mémoire. Le Souvenir Français et les associations de descendants offrent un cadre concret pour cette transmission de deuxième génération.

Sur un plan plus large, les portraits de combattants du Doubs rassemblent d’autres parcours individuels retrouvés grâce à ce même travail de mémoire familiale. Pour comprendre comment ce travail de transmission s’inscrit dans une tradition plus large de recueillement et de mémoire, on peut aussi se pencher sur les lieux de mémoire et de recueillement en France, qui témoignent de la diversité des formes que prend, à travers le pays, le devoir de mémoire collectif. Cette dimension patrimoniale rejoint également le travail mené autour du patrimoine militaire fortifié de la région, autre lieu de mémoire comtois où se croisent histoire locale et devoir de transmission.

Nathalie Perrin referme doucement la boîte à chaussures. Les lettres, les photographies, le livret militaire y retrouvent leur place, mais rien n’est plus vraiment pareil : ce qui était un silence est devenu un récit, fragile et incomplet, mais transmis. « Mon père ne saura jamais que j’ai fini par comprendre », dit-elle en souriant tristement. « Mais je crois que quelque part, ça compte quand même. »