L’annee 1814 marque un tournant dramatique dans l’histoire de la Franche-Comte. Pour la premiere fois depuis les guerres de la Revolution, des armees etrangeres foulent le sol franc-comtois. Parmi elles, les cosaques du tsar laissent une empreinte durable dans la memoire collective.
Cette invasion s’inscrit dans la campagne de la sixieme Coalition contre Napoleon. Apres la desastreuse campagne de Russie en 1812 et la defaite de Leipzig en octobre 1813, les puissances alliees franchissent le Rhin et penetrent en France. La Franche-Comte, region frontaliere par excellence, se retrouve en premiere ligne.
Le Souvenir Francais du Doubs preserve la memoire de ces evenements qui ont profondement marque les populations locales. Cet article retrace les principaux episodes de l’invasion de 1814, depuis les premieres incursions jusqu’au traite de Paris, en s’appuyant sur les archives departementales et les temoignages de l’epoque. Les liens entre le Doubs et la Russie s’inscrivent dans une histoire longue et complexe.
Le contexte strategique : la sixieme Coalition contre Napoleon
La sixieme Coalition reunit contre Napoleon les principales puissances europeennes. La Russie du tsar Alexandre Ier, l’Autriche de l’empereur Francois Ier et la Prusse de Frederic-Guillaume III coordonnent leurs armees pour envahir la France par l’est.
Apres la bataille de Leipzig du 16 au 19 octobre 1813, la Grande Armee est en lambeaux. Napoleon a perdu pres de 60 000 hommes et doit se replier derriere le Rhin. Les Allies disposent alors de plus de 350 000 soldats masses sur la frontiere orientale francaise.
“La France, epuisee par vingt ans de guerres, voit fondre sur elle des armees innombrables. La Franche-Comte, carrefour entre le Rhin et la Saone, ne pouvait echapper a ce deferlement.” — Jean Girardot, La Franche-Comte pendant la campagne de 1814
Le plan allie prevoit une offensive en tenaille. L’Armee de Boheme du prince de Schwarzenberg, forte de 200 000 hommes, doit penetrer par la Suisse et la Franche-Comte. L’Armee de Silesie de Blucher progresse par l’Alsace et la Lorraine. C’est la premiere de ces deux armees qui va deferler sur le departement du Doubs.
La composition des forces alliees en Franche-Comte
Les troupes qui envahissent la Franche-Comte sont heterogenes. Elles comprennent des contingents autrichiens, russes, bavarois, wurtembergeois et cosaques. Cette diversite explique en partie les difficultes de discipline qui marqueront l’occupation.
| Force | Effectifs approximatifs | Commandement |
|---|---|---|
| Corps autrichien | 40 000 hommes | General Bubna |
| Cosaques du Don | 5 000 a 8 000 cavaliers | Ataman Platov |
| Contingent bavarois | 15 000 hommes | General de Wrede |
| Troupes russes regulieres | 20 000 hommes | General Wittgenstein |
| Wurtembergeois | 8 000 hommes | Prince heritier de Wurtemberg |
Les cosaques constituent l’avant-garde de cette armee. Cavaliers legers, experts en reconnaissance et en guerre de mouvement, ils precedent les colonnes principales et sement la terreur dans les campagnes. Leur reputation les devance, amplifiee par les recits des refugies venus d’Alsace.
Les premieres incursions : decembre 1813 — janvier 1814
Des la fin de decembre 1813, les premiers eclaireurs allies franchissent la frontiere franc-comtoise. Les cosaques sont les premiers a apparaitre dans les villages du Haut-Doubs et de la region de Montbeliard.
Le 21 decembre 1813, des patrouilles cosaques sont signalees dans la region de Delle et de Pont-de-Roide. La panique se repand dans les communes rurales. Les maires, depourvus d’instructions claires, tentent tant bien que mal d’organiser la defense locale.
“A l’approche des cosaques, les paysans cachaient leur betail dans les bois et enterraient leurs provisions. Les femmes et les enfants se refugiaient dans les caves ou les grottes du Jura.” — Archives departementales du Doubs, serie R (affaires militaires)
Le 1er janvier 1814, le gros des forces autrichiennes commence a franchir le Rhin pres de Bale. En quelques jours, la region de Montbeliard est submergee. Les troupes alliees progressent rapidement le long des vallees du Doubs et de l’Allan, contournant les places fortes pour atteindre la plaine de la Saone.
La panique dans les campagnes
L’arrivee des cosaques provoque un veritable vent de panique. Les populations rurales, qui n’ont pas connu d’invasion depuis un quart de siecle, sont terrorisees. Les recits colportes par les fuyards amplifient la peur : on parle de villages incendies, de femmes enlevees, de recoltes detruites.
La realite est cependant plus nuancee. Les cosaques, soumis a une discipline militaire relative, commettent certes des exactions. Mais les requisitions systematiques sont davantage le fait des intendances autrichiennes et bavaroises que des cavaliers du Don. La confusion entre soldats reguliers et irreguliers contribue a cristalliser la peur sur les seuls cosaques.
Les autorites departementales tentent de rassurer les populations. Le prefet du Doubs adresse une circulaire aux maires, les invitant a collaborer avec les forces d’occupation pour eviter les violences inutiles. Cette directive pragmatique sera diversement appreciee.
Le siege de Belfort : 113 jours de resistance
Belfort constitue le verrou strategique de la Trouee de Belfort, passage naturel entre les Vosges et le Jura. En 1814, la place forte est defendue par le commandant Legrand, a la tete d’une garnison reduite mais determinee.
Le siege de Belfort debute le 25 decembre 1813 et durera 113 jours, jusqu’au 12 avril 1814. Les forces assiegeantes comptent des contingents autrichiens, bavarois et cosaques qui encerclent progressivement la ville.
La defense heroique de Legrand
Le commandant Legrand dispose de moins de 3 000 hommes pour defendre les fortifications de Vauban. Face a lui, les Allies alignent pres de 15 000 soldats equipes d’une artillerie de siege. Le rapport de forces est ecrasant, mais Legrand refuse toute capitulation.
| Phase du siege | Dates | Evenements principaux |
|---|---|---|
| Encerclement | 25 dec. 1813 — 15 janv. 1814 | Blocus progressif, premieres escarmouches |
| Bombardement | 15 janv. — 28 fevr. 1814 | Artillerie de siege, destructions en ville |
| Assauts | 1er — 20 mars 1814 | Trois assauts repousses par la garnison |
| Dernier acte | 20 mars — 12 avril 1814 | Reddition apres l’abdication de Napoleon |
La garnison organise des sorties nocturnes pour harceler les positions ennemies. Les gardes nationales locales participent activement a la defense, aux cotes des soldats reguliers. Les civils de Belfort subissent les bombardements avec un stoicisme qui sera salue par la posterite.
La place ne tombe pas par les armes. C’est l’abdication de Napoleon le 6 avril 1814 qui entraine la fin du siege. Legrand ne rend la place que le 12 avril, apres confirmation officielle de la fin des hostilites. Son honneur est sauf, et Belfort n’a pas ete conquise de force.

Le blocus de Besancon : Marulaz et la defense de la capitale comtoise
Besancon, capitale de la Franche-Comte et siege de la 6e division militaire, represente un objectif majeur pour les Allies. La ville, protegee par la citadelle de Vauban et ses fortifications, est confiee au general Jean-Antoine Marulaz.
Marulaz, fils de Besancon, est un cavalier d’elite. Hussard de la Revolution, general d’Empire, il connait parfaitement le terrain franc-comtois. Sa defense de Besancon sera l’un des episodes les plus remarquables de la campagne de 1814 en Franche-Comte.
La nomination du marechal Ney
Le marechal Ney, nomme gouverneur de la 6e division militaire, arrive a Besancon en janvier 1814 avec la mission de coordonner la defense de l’ensemble de la Franche-Comte. Sa presence galvanise les troupes et les populations, mais les moyens dont il dispose sont derisoires.
Ney organise la defense en profondeur. Il charge Marulaz de tenir Besancon, renforce les garnisons de Salins, Auxonne et Dole, et tente de lever des bataillons de gardes nationales dans les campagnes. Mais le temps manque et les hommes aussi.
“Le marechal Ney parcourait la Franche-Comte sans relache, tentant de galvaniser des populations terrifiees et de constituer une force capable de retarder l’ennemi. C’etait un combat perdu d’avance, mais il le mena avec l’energie du desespoir.” — General Baron de Marbot, Memoires
Les forces autrichiennes du general Bubna encerclent Besancon a la fin de janvier 1814. Le blocus n’est cependant jamais hermetique. Marulaz organise des sorties regulieres qui bousculent les positions ennemies. Les cosaques, utilises comme eclaireurs autour de la ville, se heurtent aux patrouilles francaises dans les villages avoisinants.
La ville ne sera jamais prise. Les Autrichiens, conscients du cout qu’aurait un assaut contre les fortifications de Vauban, se contentent d’un blocus a distance. Besancon restera une epine dans le flanc de l’armee alliee tout au long de la campagne.
Requisitions et pillages : le quotidien des communes du Doubs
L’invasion de 1814 ne se resume pas aux operations militaires contre les places fortes. Pour les populations rurales du Doubs, l’occupation se traduit par des requisitions massives, des logements de troupes et, dans certains cas, des pillages.
Les archives departementales du Doubs revelent qu’environ 80 % des communes du departement ont subi des requisitions entre janvier et avril 1814. Les demandes portent sur le betail, les cereales, le fourrage, le vin, les draps et les moyens de transport.
Les mecanismes de la requisition
Les armees alliees appliquent un systeme de requisitions formalisees. Les maires recoivent des bons de requisition en echange des fournitures prelevees. En theorie, ces bons doivent etre honores apres la guerre. En pratique, la plupart resteront lettre morte.
Les exigences sont considerables. Une commune de 500 habitants peut se voir reclamer en un seul jour 50 quintaux de ble, 20 betes a cornes, 100 bottes de foin et le logement de 200 soldats. Pour des villages deja appauvris par la conscription napoleonienne, ces requisitions representent une catastrophe economique.
Le pillage, distinct de la requisition legale, se produit surtout lors du passage des colonnes de cavalerie. Les cosaques, qui voyagent legers et vivent sur le pays, sont particulierement redoutes. Mais les temoignages d’epoque montrent que les soldats bavarois et wurtembergeois ne sont pas en reste.
Les gardes nationales et la resistance locale
Face aux exactions, certaines communes organisent une resistance. A Dole, les gardes nationales ouvrent le feu sur une colonne autrichienne qui tentait de penetrer dans la ville sans negociation prealable. Cet acte de resistance, rare dans un contexte de debacle militaire, temoigne de l’attachement des Franc-Comtois a leur territoire.
D’autres communes adoptent une strategie de dissimulation. Les habitants cachent vivres et betail dans les forets du Jura, dans les grottes calcaires ou dans des caches amenagees a la hate. Les maires negocient pied a pied avec les officiers allies pour reduire les requisitions.

La memoire de ces batailles et resistances locales nourrit durablement l’identite franc-comtoise. De nombreux monuments aux morts dans le departement temoignent des souffrances enduries par les populations civiles lors de ces episodes.
Les cosaques : mythe et realite
L’image du cosaque dans l’imaginaire franc-comtois merite un examen critique. La memoire collective a retenu le portrait d’un barbare assoiffé de sang, mais la realite historique est plus complexe.
Qui etaient les cosaques ?
Les cosaques ne forment pas un peuple mais une communaute militaire. Issus des steppes du Don, du Kouban et de l’Oural, ils constituent depuis le XVIe siecle une force militaire au service du tsar. En 1814, l’ataman Platov commande les principales formations cosaques engagees en France.
Cavaliers d’exception, les cosaques excellent dans la guerre de mouvement. Leur tactique de combat repose sur la vitesse, l’encerclement et le harcelement. Ils servent principalement d’eclaireurs, de fourrageurs et de forces de poursuite. Leur equipement leger — lance, sabre, pistolet — les distingue nettement de la cavalerie lourde europeenne.
Entre terreur et discipline
Les cosaques inspirent une terreur disproportionnee par rapport a leurs actions reelles. Leur apparence exotique — bonnets de fourrure, longues lances, chevaux courts et nerveux — contribue a les rendre effrayants. Les populations franc-comtoises, qui n’ont jamais vu de tels cavaliers, les assimilent a des envahisseurs barbares.
Pourtant, les archives judiciaires et municipales du Doubs montrent une realite plus nuancee. Si des cas de pillage et de violence sont documentes, les cosaques sont egalement capables de discipline lorsque leurs officiers l’exigent. Certains temoignages evoquent meme des cosaques payant leurs achats ou protegeant des civils contre d’autres soldats allies.
La diabolisation des cosaques sert aussi des objectifs politiques. Le regime napoleonien, puis la memoire bonapartiste, ont interet a presenter l’ennemi sous le jour le plus sombre possible. Le cosaque devient l’incarnation de la barbarie etrangere opposee a la civilisation francaise.
De Dole a la paix : les derniers combats et le traite de Paris
Les operations militaires en Franche-Comte se poursuivent jusqu’a l’abdication de Napoleon le 6 avril 1814. Les dernieres semaines de la campagne sont marquees par des escarmouches sporadiques et une intensification des requisitions.
L’incident de Dole
A Dole, les gardes nationales constituent l’une des rares forces organisees capables de resister aux Allies. En fevrier 1814, lorsqu’une colonne autrichienne approche de la ville, les gardes nationales ouvrent le feu depuis les remparts. L’engagement est bref mais meurtrier.
Cet acte de resistance entraine des represailles. Les Autrichiens imposent une lourde contribution de guerre a la ville et menacent de la bombarder si elle ne se soumet pas. Les autorites municipales finissent par capituler pour eviter la destruction de la cite.
Le traite de Paris et la fin de l’occupation
L’abdication de Napoleon a Fontainebleau le 6 avril 1814 entraine la cessation progressive des hostilites. Le traite de Paris, signe le 30 mai 1814, fixe les conditions de la paix.
La France retrouve ses frontieres de 1792, perdant les conquetes revolutionnaires et napoleoniennes mais conservant l’essentiel de son territoire metropolitain. Les troupes d’occupation evacuent la Franche-Comte au cours de l’ete 1814. Les Bourbons sont restaures sur le trone avec Louis XVIII.
Pour les communes du Doubs, la fin de l’occupation ne signifie pas la fin des souffrances. Les dettes de guerre accumulees, les recoltes perdues et les batiments detruits pesent durablement sur l’economie locale. La reconstruction prendra plusieurs annees dans les zones les plus touchees.
La memoire de 1814 : quand “les cosaques” deviennent une reference
L’invasion de 1814 laisse une trace profonde dans la memoire collective franc-comtoise. Pendant tout le XIXe siecle, l’expression “les cosaques” reste un epouvantail dans la vie politique et sociale francaise.
Les generations qui suivent 1814 transmettent les recits de l’invasion. Dans les veillees paysannes, on raconte les exactions des cavaliers du tsar, les femmes cachees dans les greniers, les provisions enterrees dans les jardins. Ces recits, amplifies par le temps, contribuent a forger une image durable du cosaque comme figure de la barbarie.
“Dans les campagnes franc-comtoises, le souvenir des cosaques de 1814 servait encore, un demi-siecle plus tard, a effrayer les enfants. L’expression ‘les cosaques arrivent’ suffisait a faire rentrer tout le monde.” — Lucien Febvre, Philippe II et la Franche-Comte
Cette memoire influence directement la perception francaise de la Russie tout au long du XIXe siecle. La guerre de Crimee (1854-1856) ravive les souvenirs de 1814. Il faudra attendre l’Alliance franco-russe de 1892 pour que les relations se normalisent durablement. La chronologie des conflits ulterieurs montre combien les traumatismes de 1814 ont nourri les angoisses face aux invasions suivantes.
Le Souvenir Francais du Doubs veille a preserver cette memoire dans une perspective historique equilibree. Il ne s’agit ni de diaboliser le cosaque ni de minimiser les souffrances des populations civiles, mais de comprendre un episode qui a profondement marque l’identite franc-comtoise.
Conclusion
L’invasion de la Franche-Comte par les armees de la Coalition en 1814 constitue un chapitre majeur de l’histoire du Doubs. La resistance heroique de Belfort pendant 113 jours, la defense de Besancon par Marulaz, les souffrances des communes rurales face aux requisitions et le traumatisme durable laisse par les cosaques forment un recit complexe que la memoire collective a simplifie au fil du temps.
Deux siecles apres les evenements, le devoir de memoire consiste a restituer cette histoire dans toute sa nuance. Les archives du Doubs temoignent a la fois de la brutalite de l’occupation et de la capacite de resistance des populations franc-comtoises. Le Souvenir Francais du Doubs s’attache a transmettre cette memoire aux generations futures, afin que les sacrifices de 1814 ne sombrent pas dans l’oubli.
Decouvrez d’autres episodes de l’histoire militaire du Doubs en explorant nos articles sur les batailles oubliees de Franche-Comte et les monuments aux morts du departement.


