Le printemps 2026. Dans une salle de travail du centre-ville de Besançon, Sophie Marchand nous attend entre deux dossiers d’archives et une tasse de café refroidi. Chercheuse associée spécialisée en histoire contemporaine régionale, elle consacre depuis quinze ans l’essentiel de ses recherches à la mémoire combattante en Franche-Comté : la Résistance, l’Occupation, la libération du Doubs et la manière dont ces événements continuent de façonner l’identité collective du département.

L’entretien que nous publions ici est le fruit de plusieurs heures d’échanges sur la réalité complexe de la Résistance dans le Doubs — loin des mythes et des simplifications, mais aussi sans minimiser l’héroïsme réel de ceux qui ont risqué et parfois donné leur vie pour la liberté. Cet article est une synthèse éditoriale qui condense les perspectives d’historiens et de témoins de la mémoire franc-comtoise ; Sophie Marchand est un personnage éditorial conçu pour incarner cette expertise collective.

Portrait de Sophie Marchand, historienne spécialisée en histoire contemporaine régionale

Sophie Marchand

Historienne spécialisée en histoire contemporaine régionale

Chercheuse associée basée à Besançon. 15 ans de recherches sur la mémoire combattante en Franche-Comté, la Résistance dans le Doubs et la transmission du souvenir aux jeunes générations.

Comment le Doubs a-t-il vécu l’Occupation différemment d’autres régions ?

Claire Vasseur : Le Doubs est souvent présenté comme un département particulièrement actif dans la Résistance. Est-ce un mythe ou y a-t-il des raisons structurelles à cela ?
Sophie Marchand : C'est une réalité historique, avec ses nuances. Le Doubs présentait plusieurs caractéristiques qui favorisaient objectivement la résistance. D'abord, la géographie : les forêts du Lomont, les vallées encaissées, les plateaux calcaires du Jura offraient des refuges naturels difficilement pénétrables pour les patrouilles allemandes. Ensuite, la frontière suisse, à portée de marche dans le Haut-Doubs, donnait aux réseaux une issue de secours et une voie d'accès aux services alliés à Berne et à Londres.

Mais il y a aussi une dimension culturelle. La Franche-Comté a une identité régionale forte, marquée par des siècles d’attachement à ses libertés. La population doubiste — paysans, ouvriers de l’horlogerie, fonctionnaires — n’a pas accepté passivement l’Occupation. Cette résistance culturelle préexistante a favorisé l’implantation des premiers réseaux dès l’été 1940.

Pour comprendre la Seconde Guerre mondiale dans sa dimension départementale, il faut lire la Seconde Guerre mondiale dans le Doubs qui replace ces événements dans leur contexte économique et social précis.

Quels sont les grands réseaux de Résistance dans le Doubs ?

Claire Vasseur : Peut-on dresser une cartographie des réseaux actifs dans le département ? Leurs logiques étaient-elles très différentes ?
Sophie Marchand : Absolument. Il faut distinguer plusieurs types d'organisations. Les réseaux de renseignement comme Stockbroker, lié au SOE britannique, travaillaient à collecter des informations militaires : positions des aérodromes, mouvements de troupes, installations ferroviaires stratégiques. Leurs agents vivaient dans la clandestinité totale, souvent avec de faux papiers, et transmettaient leurs informations par radio ou par courrier chiffré.

Les réseaux d’évasion comme Comète avaient une tout autre logique : acheminer des aviateurs alliés abattus au-dessus du territoire jusqu’à la frontière suisse ou espagnole. Dans le Doubs, ces filières empruntaient les sentiers du Haut-Jura, avec des relais dans les fermes isolées et les presbytères complices.

Les mouvements de résistance armée — Franc-Tireur, Combat, puis les FFI à partir de 1944 — visaient à harceler l’ennemi par des sabotages et à préparer le terrain pour la libération. Les maquis du Lomont et d’Arguel appartenaient à cette catégorie. Ces différentes logiques se sont progressivement coordonnées à partir de 1943, sous l’impulsion du Conseil national de la Résistance.

Quel rôle ont joué les femmes dans la Résistance franc-comtoise ?

Claire Vasseur : Les femmes résistantes semblent souvent oubliées dans les commémorations officielles. Quel regard portez-vous sur leur contribution dans le Doubs ?
Sophie Marchand : C'est l'un des angles les plus importants — et les plus sous-documentés — de la Résistance franc-comtoise. Les femmes ont joué un rôle absolument fondamental, souvent dans des fonctions qui rendaient les réseaux opérationnels au quotidien : elles hébergeaient des résistants recherchés, transportaient des messages et des faux papiers, assuraient des liaisons entre cellules, aidaient les familles juives à se cacher.

Leur discrétion en faisait des agents précieux : une femme qui fait ses courses ou qui promène ses enfants éveille moins de soupçons qu’un homme en âge de travailler qui circule sans laissez-passer. Mais cette invisibilité avait un revers : quand elles étaient arrêtées, leurs bourreaux les torturaient avec la même brutalité que leurs camarades masculins, et elles ont été déportées dans les mêmes wagons à bestiaux.

Dans le Doubs, des dizaines de femmes ont été arrêtées pour faits de résistance. Certaines ont survécu à Ravensbrück ou à d’autres camps. D’autres ne sont pas rentrées. Leurs noms figurent rarement au centre des monuments commémoratifs. C’est un travail mémoriel qui reste à accomplir collectivement.

Archives et photographies de la Résistance dans le Doubs, documents de la Seconde Guerre mondiale

Comment s’est déroulée la libération de Besançon en septembre 1944 ?

Claire Vasseur : La libération de Besançon est souvent présentée comme un moment d'allégresse spontanée. Mais les combats ont-ils été intenses ?
Sophie Marchand : Les combats ont été très durs. La 1re Armée française de De Lattre de Tassigny, appuyée par des unités américaines et par les FFI locales, s'est heurtée à une résistance allemande déterminée. Les Allemands tenaient la Citadelle de Besançon et plusieurs points fortifiés dans les faubourgs de la ville. Les combats de rue ont duré plusieurs jours, avec des pertes dans les deux camps.

Pour les FFI du Doubs, la libération du Doubs représentait l’aboutissement de quatre années de lutte clandestine. Ces hommes se sont battus côte à côte avec des soldats réguliers, parfois sans armement suffisant, avec une connaissance du terrain qui s’est révélée précieuse. Le 7 septembre 1944, Besançon était libre.

Mais il ne faut pas romancer l’allégresse. Beaucoup de familles attendaient encore des nouvelles de proches déportés. Les prisons étaient vides de résistants, mais certains ne reviendraient pas. La joie de la libération était mêlée d’un deuil profond pour une partie de la population.

Qui sont les figures résistantes les moins connues du Doubs ?

Claire Vasseur : Au-delà des grandes figures nationales, qui mériterait d'être mieux connu dans la mémoire locale ?
Sophie Marchand : Il y en a tant. Je pense aux instituteurs de village qui distribuaient des journaux clandestins chaque semaine, au risque de leur poste et de leur liberté. Je pense aux curés qui cachaient des résistants dans leurs presbytères. Aux médecins qui soignaient des blessés en sachant qu'ils risquaient d'être dénoncés.

Il y a aussi tous ceux dont les noms n’apparaissent dans aucune archive parce qu’ils n’appartenaient officiellement à aucun réseau. Ces résistants informels — un paysan qui cache un fugitif dans sa grange pendant trois semaines, une commerçante qui alerte les maquisards d’une descente imminente — n’ont jamais reçu de reconnaissance officielle. Leurs actes de courage quotidien ont pourtant sauvé des vies.

Les archives départementales du Doubs conservent des centaines de dossiers individuels qui attendent encore d’être exploités. C’est un travail de longue haleine, mais chaque nom retrouvé est une victoire contre l’oubli.

Comment la mémoire de la Résistance est-elle transmise aujourd’hui ?

Claire Vasseur : Les derniers témoins directs de la Résistance s'éteignent. Comment transmettre cette mémoire sans tomber dans la commémoration rituelle et vide de sens ?
Sophie Marchand : C'est la question centrale de notre époque mémorielle. La disparition des témoins directs impose un changement de registre : on passe du témoignage vivant à l'archive, du récit personnel à la reconstitution historique. C'est un tournant difficile mais aussi une opportunité.

Les nouvelles approches pédagogiques — les reconstitutions historiques, les archives numérisées, les interviews filmées conservées dans les musées locaux — permettent de maintenir une connexion émotionnelle avec ces événements. Le Souvenir Français joue un rôle fondamental dans cette transition, en organisant des programmes d’intervention scolaire et en préservant les objets et documents de la période.

Il y a aussi le rôle des commémorations œcuméniques, où la dimension spirituelle et collective de la mémoire vient renforcer l’efficacité du souvenir civique. Ces cérémonies partagées, qui unissent mémoire civique et recueillement, touchent des générations qui ne seraient pas sensibles à la seule histoire militaire.

Pour rester vivante, la mémoire doit parler à chaque génération dans son propre langage. C’est notre défi commun.

Le rôle du Souvenir Français dans la préservation de cette mémoire

Claire Vasseur : Quelle est la spécificité du Souvenir Français par rapport aux autres associations mémorielles ?
Sophie Marchand : Le Souvenir Français a une mission qui le distingue des autres : il s'occupe non pas de la mémoire abstraite, mais de la mémoire physique, matérielle. Entretenir une tombe, restaurer une plaque, veiller à ce qu'un nom reste lisible sur un monument — c'est un geste concret qui dit quelque chose d'essentiel sur notre rapport aux morts.

Dans le Doubs, le Souvenir Français veille sur des milliers de sépultures militaires et de monuments, dont certains datent de la guerre de 1870. Quand une famille s’éteint et que personne ne vient plus fleurir une tombe, c’est le Souvenir Français qui prend le relais. Ce geste silencieux est fondamentalement politique et moral : il affirme que la société n’oublie pas ceux qui sont morts en son nom.

C’est aussi une organisation qui travaille à reconnaître les résistants du Doubs dont les noms ne figurent sur aucun monument officiel — les anonymes, les non-reconnus, ceux que la mémoire institutionnelle a oubliés. Ce travail de réparation mémorielle est tout aussi important que l’entretien des sépultures.

C’est aussi une organisation qui sait s’adapter. Les sections jeunes du Souvenir Français travaillent avec des lycéens dans toute la France, y compris dans le Doubs, pour transmettre le goût de la mémoire à des générations qui n’ont connu ni la guerre ni l’Occupation.

Libération de Besançon, septembre 1944, FFI et forces alliées dans les rues de la ville

Les traces de la Résistance dans le Doubs

Claire Vasseur : Pour un visiteur ou un habitant qui voudrait partir sur les traces de la Résistance dans le Doubs, par où commencer ?
Sophie Marchand : Je commencerais par Besançon, bien sûr. La Citadelle abrite un musée de la Résistance et de la Déportation qui est l'un des plus complets de la région. Le polygone de la Citadelle, où des résistants ont été fusillés, est un lieu de mémoire particulièrement fort. En parcourant [la citadelle de Belfort, témoin stratégique des conflits de 1870 à 1944](https://www.citadelle-belfort.fr/), on réalise aussi à quel point ce territoire frontalier a été un enjeu militaire constant depuis 150 ans.

Ensuite, je recommande de partir dans les zones rurales où les maquis opéraient. Le plateau du Lomont, accessible en voiture depuis Besançon, offre des panoramas magnifiques tout en permettant de comprendre pourquoi ces lieux étaient si propices aux refuges clandestins. Des panneaux commémoratifs locaux jalonnent ces territoires.

Enfin, n’oubliez pas les archives départementales du Doubs, à Besançon : c’est là que se trouvent les fiches matricules, les registres de déportation, les dossiers des résistants reconnus. Pour les familles qui cherchent des traces de leurs ancêtres dans ces événements, c’est un point de départ indispensable.

Les jeunes et la mémoire de la Résistance en 2026

Claire Vasseur : Les jeunes générations semblent parfois éloignées de ces commémorations. Comment les atteindre ?
Sophie Marchand : Il faut d'abord cesser de traiter les jeunes comme un public qu'il faut convaincre de force. Quand on leur propose un contact authentique avec l'histoire — une archive originale, une lettre manuscrite d'un soldat, la visite d'un site qui a été un maquis ou un lieu d'exécution — la plupart sont touchés, souvent profondément. C'est la distance entre l'école et l'objet historique réel qu'il faut réduire.

Les outils numériques peuvent aider : des applications de réalité augmentée permettent de superposer des images de 1944 à des paysages actuels. Des podcasts d’archives orales permettent d’entendre des voix d’époque. Ces médias que les jeunes utilisent naturellement peuvent devenir des vecteurs puissants de mémoire.

Mais au fond, je crois que la leçon la plus forte reste la plus simple : montrer que ces résistants avaient leur âge. Que la femme qui cachait des maquisards avait 20 ans. Que le jeune maquisard du Lomont en avait 17. Cette proximité générationnelle, quand elle est bien mise en scène, crée une identification immédiate.

Questions rapides : idées reçues sur la Résistance

“Les résistants étaient tous des héros reconnus.”FAUX. La grande majorité des résistants n’ont jamais reçu de reconnaissance officielle. Beaucoup ont agi seuls, sans appartenir à aucun réseau, et sont morts dans l’anonymat ou ont simplement survécu sans médaille.

“La Suisse accueillait tous ceux qui franchissaient la frontière.”FAUX. L’attitude suisse a été variable selon les périodes. Des fugitifs ont été refoulés et livrés aux Allemands, notamment au début de la guerre. La frontière suisse était une espérance, pas une garantie.

“La libération fut rapide et sans violence.”FAUX. Les combats pour la libération du Doubs furent intenses et coûtèrent des vies dans les deux camps. La libération de Besançon ne se fit pas en quelques heures mais en plusieurs jours de combats de rue.

“La Résistance était déjà bien organisée dès 1940.”FAUX. Les premiers mois furent ceux de l’improvisation et de l’isolement. Ce n’est qu’à partir de 1942-1943 que les réseaux atteignirent une véritable structuration et une coordination avec les Alliés. Pour un regard d’ensemble sur la Résistance en Franche-Comté et ses grandes figures, le dossier thématique du site détaille les réseaux, les maquis et les filières d’évasion dans toute la région.

“Les civils qui ne résistaient pas n’encouraient aucun risque.”FAUX. Même des civils totalement étrangers à la Résistance pouvaient être pris dans des rafles, utilisés comme otages ou déportés pour faits collectifs de résistance dans leur commune.