La guerre franco-prussienne de 1870 constitue un tournant majeur dans l’histoire de France et de l’Europe. Pour le departement du Doubs, ce conflit revêt une importance particuliere : la Franche-Comte fut l’un des derniers theatres d’operations militaires, et les combats qui s’y deroulerent marquerent profondement les populations locales.

Comprendre cette guerre suppose d’en saisir les causes politiques, de mesurer la revolution militaire qui l’a precedee, et de suivre le deroulement des batailles qui ensanglanterent le sol doubiste. Cet article retrace l’ensemble de ces evenements, du contexte diplomatique aux consequences pour le departement.

Le Souvenir Francais du Doubs perpetue la memoire de ces combats a travers l’entretien des monuments aux morts de 1870 et les ceremonies commemoratives organisees chaque annee.

Le contexte politique avant la guerre

La guerre de 1870 ne surgit pas du neant. Elle est le produit d’une longue rivalite entre la France de Napoleon III et la Prusse de Bismarck, exacerbee par la recomposition politique de l’Europe centrale.

Depuis le Congres de Vienne en 1815, l’espace germanique etait divise en une multitude d’Etats regroupes au sein de la Confederation germanique. La Prusse, puissance militaire montante, nourrissait l’ambition d’unifier ces Etats sous sa domination, au detriment de l’Autriche.

Otto von Bismarck, nomme ministre-president de Prusse en 1862, mit en oeuvre une politique de fer et de sang destinee a realiser cette unification par la force. Sa strategie reposait sur trois guerres successives : contre le Danemark en 1864, contre l’Autriche en 1866, et contre la France en 1870.

La France de Napoleon III, qui se voulait arbitre de l’Europe, observait ces bouleversements avec une inquietude croissante. L’empereur francais avait longtemps cru pouvoir tirer profit de la rivalite prusso-autrichienne. Il se trompait lourdement.

La bataille de Sadowa et ses consequences

Le 3 juillet 1866, la bataille de Sadowa (ou Koniggratz) marqua un coup de tonnerre. En quelques heures, l’armee prussienne ecrasa les forces autrichiennes, demontrant une superiorite tactique et logistique que personne n’avait anticipee.

La victoire prussienne fut si ecrasante qu’elle suscita en France le celebre slogan “Revanche pour Sadowa”. Les observateurs militaires francais mesurerent avec effroi l’efficacite de la machine de guerre prussienne : mobilisation rapide par chemin de fer, etat-major performant, artillerie moderne.

Napoleon III tenta de negocier des compensations territoriales (Luxembourg, Belgique) en echange de sa neutralite. Bismarck rejeta toutes ces demandes et les rendit publiques pour humilier la France. La rupture etait consommee.

La depeche d’Ems et la declaration de guerre

En juillet 1870, la crise de la succession au trone d’Espagne fournit le pretexte attendu. Un prince de la maison de Hohenzollern, parent du roi de Prusse, avait ete propose comme candidat au trone espagnol. La France y vit un encerclement inacceptable.

Le roi de Prusse Guillaume Ier rencontra l’ambassadeur francais Benedetti aux eaux d’Ems le 13 juillet 1870. L’entrevue fut courtoise, mais Bismarck redigea un resume telegraphique volontairement provocateur — la fameuse depeche d’Ems — qui laissait entendre que le roi avait congedie l’ambassadeur de maniere humiliante.

L’opinion publique francaise, enflamee, exigea la guerre. Le 19 juillet 1870, la France declara la guerre a la Prusse, tombant dans le piege tendu par Bismarck.

Les reformes militaires et l’armement des deux camps

La guerre de 1870 opposa deux armees aux doctrines et aux equipements tres differents. L’etude de l’armement eclaire la superiorite prussienne et les deficiences francaises qui conduisirent au desastre.

L’armee francaise et le fusil Chassepot

L’armee francaise disposait du fusil Chassepot modele 1866, arme a chargement par la culasse de calibre 11 mm. Ce fusil representait une avance technologique considerable : sa portee utile atteignait 1 200 metres, bien superieure a celle du fusil prussien.

Le mecanisme du Chassepot utilisait une cartouche a etui de papier et un systeme d’obturation par joint en caoutchouc. Ce joint, toutefois, se deteriorait rapidement sous la chaleur des tirs repetes, provoquant des fuites de gaz et des brulures pour le tireur.

L’infanterie francaise maniait cette arme avec competence. A plusieurs reprises durant le conflit, le feu des Chassepot infligea des pertes terribles aux colonnes d’assaut prussiennes. Mais cette superiorite dans l’arme individuelle ne suffisait pas a compenser les faiblesses dans d’autres domaines.

Fusil Chassepot et armement des soldats francais pendant la guerre de 1870

L’armee prussienne et le fusil Dreyse

Les Prussiens etaient equipes du fusil a aiguille Dreyse, modele plus ancien (1841) dont la portee n’excedait guere 600 metres. Conscients de cette inferiorite, les Prussiens compensaient par une tactique d’approche par bonds successifs, utilisant le terrain pour se rapprocher de l’ennemi avant d’ouvrir le feu. L’evolution des tactiques militaires au XIXe siecle, comme le rappelle ce dossier sur l’histoire du combat, montre combien l’adaptation au terrain fut decisive dans les guerres modernes.

Le Dreyse presentait l’avantage d’une cadence de tir elevee et d’une robustesse a toute epreuve. Mais c’est surtout dans le domaine de l’artillerie que la Prusse possedait un avantage decisif.

La superiorite de l’artillerie Krupp

L’artillerie constitua la veritable revelation de cette guerre. Les Prussiens disposaient des canons Krupp en acier, charges par la culasse, d’une portee et d’une precision redoutables. Ces pieces pouvaient tirer des obus explosifs a plus de 4 000 metres avec une cadence soutenue.

Face a eux, les canons francais en bronze, charges par la bouche, appartenaient a une generation anterieure. Leur portee etait inferieure, leur cadence plus lente, et leurs projectiles moins destructeurs.

CaracteristiqueArmee francaiseArmee prussienne
Fusil d’infanterieChassepot (1866)Dreyse (1841)
Calibre11 mm15,4 mm
Portee utile1 200 m600 m
Artillerie de campagneCanon en bronze, boucheCanon Krupp en acier, culasse
Portee artillerie2 500 m4 000 m
MitrailleuseMitrailleuse de Reffye (25 canons)Aucune
Systeme de mobilisationLent et desorganiseRapide, par chemin de fer

La France disposait neanmoins d’une arme secrete : la mitrailleuse de Reffye, une arme a 25 canons capable de tirer des rafales devastatrices. Mais classee arme secrete, elle ne fut pas distribuee en nombre suffisant et les artilleurs, mal formes a son emploi, la positionnerent souvent trop loin pour etre efficace.

La mobilisation et les gardes mobiles

La mobilisation francaise revela des deficiences organisationnelles profondes. Tandis que la Prusse concentrait ses armees en dix jours grace a un reseau ferroviaire parfaitement planifie, l’armee francaise mit trois semaines a rassembler ses unites, dans un desordre considerable.

Les gardes mobiles, reserves constituees de jeunes hommes de 20 a 35 ans n’ayant pas effectue de service actif, furent appelees en renfort. Equipees a la hâte, mal encadrees et peu entrainees, ces unites devinrent le symbole des insuffisances militaires francaises.

Dans le Doubs, les gardes mobiles furent rassemblees a Besancon, place forte de premiere importance. Ces hommes, souvent des paysans et des artisans, n’avaient que quelques semaines d’instruction militaire. Ils allaient pourtant combattre avec un courage remarquable lors des batailles de l’hiver 1870-1871.

Les batailles dans le Doubs et en Franche-Comte

Apres les desastres de Sedan et de Metz, la guerre se poursuivit sous l’impulsion du gouvernement de la Defense nationale. Gambetta organisa de nouvelles armees, dont l’armee de l’Est confiee au general Bourbaki, chargee de liberer Belfort assiegee.

La bataille de Cussey-sur-l’Ognon (22 octobre 1870)

Le premier engagement majeur dans le Doubs eut lieu a Cussey-sur-l’Ognon, le 22 octobre 1870. Les troupes francaises de Garibaldi y affronterent les forces badoises. Le combat, acharne, se solda par un echec francais. Les pertes furent lourdes des deux cotes, et les villages environnants porterent longtemps les stigmates des combats.

Champ de bataille de la guerre de 1870 en Franche-Comte

La bataille de Villersexel (9 janvier 1871)

L’armee de l’Est de Bourbaki, forte de 140 000 hommes, progressa vers Belfort en janvier 1871. Le 9 janvier, elle rencontra les forces du general prussien von Werder a Villersexel. Apres un combat de rue acharne dans le chateau et le village, les Francais l’emporterent. Cette victoire tactique ouvrit la route vers Belfort.

Les batailles d’Hericourt (15-17 janvier 1871)

Mais devant Hericourt, a quelques kilometres de Belfort, l’offensive francaise s’enlisa. Du 15 au 17 janvier 1871, les combats furent d’une violence extreme. L’artillerie Krupp tira sans relache sur les positions francaises. Le froid intense — il gelait a moins 20 degres — acheva de briser le moral des troupes.

Bourbaki, incapable de percer les lignes allemandes, ordonna la retraite. L’armee de l’Est, epuisee, affamee, decourages, entama une marche desastreuse vers le sud.

La retraite vers Pontarlier et l’internement en Suisse

La retraite de l’armee de l’Est constitue l’un des episodes les plus tragiques de la guerre. Dans un froid polaire, les soldats, souvent sans chaussures et sans ravitaillement, marchaient dans la neige en direction de Pontarlier.

Harcelee par les Prussiens, l’armee perdit des milliers d’hommes par le froid, la faim et les maladies. Bourbaki, desespere, tenta de se suicider le 26 janvier 1871. Le general Clinchant prit le commandement et negocia le passage en Suisse.

Le 1er fevrier 1871, pres de 87 000 soldats francais franchirent la frontiere suisse aux Verrieres et furent internes. Cet episode, connu sous le nom d’internement de l’armee de l’Est, reste l’une des plus grandes operations humanitaires du XIXe siecle. La Suisse organisa l’accueil de ces hommes brises dans des conditions difficiles mais dignes.

Les consequences pour le Doubs

La guerre de 1870 laissa des traces profondes dans le Doubs. Les villages traverses par les combats furent devastes. Les requisitions imposees par l’occupant prussien ruinerent de nombreuses families paysannes.

Le traite de Francfort, signe le 10 mai 1871, imposa a la France la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, une amputation territoriale qui devint une plaie beante dans la conscience nationale. Le Doubs, desormais departement frontalier, acquit une importance strategique nouvelle.

Dans les decennies suivantes, des fortifications furent erigees autour de Besancon et le long de la frontiere. Le systeme Sere de Rivieres transforma la Franche-Comte en une ligne de defense face a l’Allemagne, prefigurant les tensions qui conduiraient a la Premiere Guerre mondiale.

Les monuments aux morts de 1870 qui parsement le departement — steles, tombes collectives, plaques commemoratives — temoignent du sacrifice consenti par les combattants. Le Souvenir Francais, fonde en 1887 precisement pour honorer les morts de cette guerre, continue de veiller sur ces lieux de memoire.

FAQ — Questions frequentes

Pourquoi la guerre de 1870 a-t-elle eclate ?

La guerre eclata suite a la rivalite entre la France de Napoleon III et la Prusse de Bismarck, declenchee par la crise de succession au trone d’Espagne et la manipulation de la depeche d’Ems. Les causes profondes residaient dans la volonte prussienne d’unifier l’Allemagne et la crainte francaise de voir emerger une puissance hegemonique a ses frontieres.

Quelles armes utilisaient les soldats francais en 1870 ?

Les Francais disposaient du fusil Chassepot modele 1866, d’un calibre de 11 mm et d’une portee superieure au Dreyse prussien. L’artillerie francaise, en revanche, restait equipee de canons en bronze charges par la bouche, nettement inferieurs aux canons Krupp allemands en acier.

Y a-t-il eu des combats dans le Doubs en 1870 ?

Oui, la Franche-Comte fut un theatre d’operations majeur, particulierement durant l’hiver 1870-1871. Les batailles de Cussey-sur-l’Ognon, Villersexel, Hericourt et les combats autour de Besancon et Pontarlier firent de nombreuses victimes.

Que s’est-il passe a la bataille de Sadowa ?

La bataille de Sadowa, le 3 juillet 1866, vit la Prusse ecraser l’Autriche en quelques heures. Cette victoire revela la puissance militaire prussienne et suscita en France le slogan “Revanche pour Sadowa”, cristallisant la crainte d’une Prusse dominante en Europe.

Comment la guerre de 1870 s’est-elle terminee dans le Doubs ?

L’armee de l’Est du general Bourbaki, defaite a Hericourt, se replia dans des conditions epouvantables vers Pontarlier. Le 1er fevrier 1871, pres de 87 000 soldats francais furent contraints de passer en Suisse, ou ils furent internes. Cet episode marqua la fin des combats dans la region.

Quel role joua Besancon pendant la guerre de 1870 ?

Besancon, place forte de premiere importance, servit de base arriere pour les operations militaires en Franche-Comte. La ville accueillit des garnisons, des hopitaux militaires et fut un point de rassemblement pour les gardes mobiles du departement.

Quelles furent les consequences de la guerre pour le Doubs ?

Le Doubs devint un departement frontalier apres la perte de l’Alsace. Des fortifications furent construites autour de Besancon et le long de la nouvelle frontiere. Les pertes humaines et les destructions marquerent durablement la memoire collective du departement.

Conclusion

La guerre de 1870 dans le Doubs illustre a la fois les deficiences de l’armee francaise et le courage des combattants qui, malgre des conditions desastreuses, lutterent jusqu’au bout. Les batailles de Villersexel, d’Hericourt et la retraite vers Pontarlier comptent parmi les episodes les plus poignants de ce conflit.

Le Souvenir Francais du Doubs oeuvre quotidiennement pour que cette memoire ne s’efface pas. Les monuments, les tombes et les ceremonies rappellent que des milliers d’hommes tomberent sur le sol franc-comtois pour defendre leur patrie. Il appartient a chacun de perpetuer ce souvenir.