Le 11 novembre 1918 est l’une des dates les plus chargées de sens dans la mémoire collective française. Inscrite dans la pierre des monuments aux morts, gravée dans les manuels scolaires, perpétuée chaque année par des cérémonies républicaines, elle marque la fin d’un conflit qui a saigné le pays pendant plus de quatre années. Depuis cette matinée de novembre où les clairons ont sonné le cessez-le-feu sur les tranchées, jamais la France n’a cessé d’honorer celles et ceux qui ne sont pas revenus.
Le département du Doubs n’échappe pas à cette tradition. Au contraire, il en constitue l’un des bastions les plus vivants. Sur les 70 000 hommes mobilisés entre 1914 et 1918, environ 16 000 ne sont jamais rentrés chez eux : cela représente près d’un mobilisé sur quatre. Chaque village, chaque hameau, chaque quartier de Besançon, de Montbéliard ou de Pontarlier compte son monument, ses noms gravés, ses familles endeuillées sur plusieurs générations. Le 11 novembre, dans ce département où la mémoire de la Grande Guerre reste si présente, prend une intensité particulière.
Cet article retrace l’histoire de l’armistice du 11 novembre 1918 et la manière dont le Doubs a accueilli puis perpétué cette commémoration. Nous reviendrons sur les faits historiques, sur l’écho de la nouvelle dans le département, sur la naissance des premières cérémonies et la construction des monuments aux morts. Nous décrirons ensuite le déroulement des cérémonies actuelles, le rôle de la flamme du Souvenir, l’action des comités locaux et les efforts entrepris pour transmettre cette mémoire aux jeunes générations en 2026.
L’armistice du 11 novembre 1918 : les faits historiques
L’armistice qui met fin à la Première Guerre mondiale est signé le 11 novembre 1918, à 5h15 du matin, dans le wagon-restaurant 2419D de la Compagnie internationale des wagons-lits, stationné dans une clairière de la forêt de Compiègne, près de la gare de Rethondes. Le maréchal Ferdinand Foch, commandant en chef des armées alliées, y reçoit la délégation allemande conduite par Matthias Erzberger, secrétaire d’État du nouveau gouvernement.
Les conditions de l’armistice sont sévères. Elles comprennent l’évacuation immédiate des territoires français, belges et luxembourgeois envahis, la rétrocession de l’Alsace-Lorraine annexée depuis 1871, la livraison de cinq mille canons, vingt-cinq mille mitrailleuses, trois mille mortiers, ainsi que la quasi-totalité de la flotte allemande de surface et de l’ensemble des sous-marins. L’occupation alliée de la rive gauche du Rhin et de plusieurs têtes de pont sur la rive droite est imposée. Aucune négociation n’est tolérée : les Allemands signent ce qui leur est dicté.
Les combats cessent officiellement à 11 heures, soit cinq heures et quarante-cinq minutes après la signature. Cette journée du 11 novembre 1918 reste paradoxalement meurtrière : 1 397 soldats français, britanniques, américains, italiens et allemands y trouvent la mort, victimes d’opérations militaires lancées la veille ou ce matin-là, et que les états-majors n’avaient pas annulées. Le caporal Augustin Trébuchon, de l’armée française, tombe à 10h45 dans les Ardennes en portant un message à ses camarades. Le soldat américain Henry Gunther meurt à 10h59, une minute avant le cessez-le-feu.
Quand sonnent les clairons à 11 heures, le silence qui s’installe sur les tranchées paraît irréel. Les hommes sortent prudemment, hagards, incrédules. Cette guerre de 1914-1918 qui devait durer quelques semaines a duré quatre ans, trois mois et onze jours. Elle a fait près de dix millions de morts militaires, autant de civils, et bouleversé la carte politique du continent européen pour le siècle à venir.
La nouvelle à Besançon et dans le Doubs
À Besançon, la nouvelle de l’armistice arrive dans la matinée du 11 novembre 1918 par dépêche télégraphique à la préfecture du Doubs, installée depuis 1810 dans l’ancien palais Granvelle. Le préfet la fait immédiatement transmettre à la mairie, à l’archevêché et à l’état-major de la place forte. Vers 11 heures, les cloches de la cathédrale Saint-Jean, sur la colline Saint-Étienne, commencent à sonner à toute volée, suivies par celles de la basilique Sainte-Madeleine dans la boucle, par les cloches de la chapelle de l’archevêché, puis par celles de toutes les paroisses bisontines.
La foule se rassemble spontanément place de la Révolution, devant la mairie. Les écoles ferment leurs portes : les instituteurs renvoient les enfants en leur demandant de prier pour les morts. Les ouvriers des arsenaux militaires de Besançon, qui produisent depuis 1914 des matériels de campagne, sortent en masse des ateliers. Les drapeaux tricolores apparaissent aux fenêtres. Les soldats de la garnison et les blessés convalescents des hôpitaux militaires improvisés dans les écoles et les couvents descendent dans la rue.
À Pontarlier, deuxième ville du département, la nouvelle parvient également vers 11 heures. La fanfare municipale joue La Marseillaise sur la place d’Arçon. À Montbéliard, ville encore protestante par tradition mais profondément patriote, le temple Saint-Martin et l’église Saint-Maimboeuf sonnent leurs cloches en même temps. Dans les villages du Haut-Doubs, à Morteau, Maîche, Mouthe, Levier, Ornans, la nouvelle se propage par bouche-à-oreille, par les facteurs ruraux, par les premiers téléphones installés dans les chefs-lieux de canton.
La joie est cependant mêlée de deuil. Chaque famille du département a perdu au moins un proche, parfois plusieurs. À Besançon, près de 1 200 noms seront finalement gravés sur le futur monument aux morts. Dans certains villages comtois, les pertes représentent dix, quinze, parfois vingt pour cent de la population masculine en âge de servir. Le soir du 11 novembre 1918, on pleure autant qu’on chante. Les messes du soir, célébrées spontanément, sont pleines à craquer dans la cathédrale et dans les paroisses environnantes.
Les premières commémorations (1919-1920)
L’armistice de novembre 1918 ouvre une longue période de commémorations qui s’organise progressivement. Le défilé de la Victoire du 14 juillet 1919 à Paris, sous l’Arc de Triomphe, constitue le premier grand rassemblement national. Les marches des armées alliées y sont saluées par une foule immense. À Besançon, une cérémonie analogue est organisée le même jour : un défilé militaire descend de la Citadelle vers la place Saint-Pierre, où le préfet et le maire prononcent des discours.
La première véritable cérémonie du 11 novembre se tient un an après l’armistice, le 11 novembre 1919. À Besançon, elle se déroule devant un monument provisoire en plâtre et en bois, érigé pour l’occasion sur la place Saint-Pierre. La cérémonie n’est pas encore officielle au sens d’une fête nationale, mais elle prend déjà la forme qu’elle conservera : sonnerie aux morts, minute de silence, lecture des noms des disparus, dépôt de gerbes par les associations d’anciens combattants nouvellement créées, comme l’Union nationale des combattants (UNC) ou l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC).
Le 28 janvier 1921, la France inhume sous l’Arc de Triomphe un soldat inconnu, choisi parmi huit dépouilles non identifiées exhumées des principaux champs de bataille. Cette inhumation marque une étape décisive : pour la première fois, la nation rend un hommage collectif anonyme, capable de représenter chaque famille endeuillée. Dans le Doubs, les associations d’anciens combattants envoient des délégations à Paris pour l’événement.
La loi du 24 octobre 1922 fait du 11 novembre une journée de commémoration nationale et un jour férié. C’est cette loi qui institutionnalise le rite des cérémonies au pied des monuments aux morts dans toutes les communes de France. Dans le Doubs, à partir de 1922, les cérémonies se diffusent dans tous les chefs-lieux de canton, puis dans toutes les communes au fur et à mesure que les monuments définitifs sont construits.
La construction des monuments aux morts dans le Doubs
Entre 1919 et 1925, le département du Doubs entre dans une frénésie commémorative inédite. Toutes les communes, sans exception, érigent un monument à leurs morts. Cette vague aboutit à la construction de plus de 600 monuments dans le seul département. Les monuments aux morts de 1918 dans le Doubs constituent aujourd’hui un patrimoine d’une richesse exceptionnelle, qui mérite une étude détaillée.
À Besançon, le monument définitif est érigé en 1923 dans le square Castan, à proximité de la cathédrale Saint-Jean et des arènes romaines. Il prend la forme d’un imposant cénotaphe entouré de noms gravés. À Montbéliard, le monument se dresse place Velotte, dans le centre-ville. À Pontarlier, sur la place d’Arçon. Dans les villages, les monuments sont plus modestes mais tout aussi chargés de sens : statue d’un poilu en faction, obélisque, stèle simple, parfois figure allégorique d’une France pleurante ou d’une Victoire ailée.
Le financement de ces monuments repose presque toujours sur la souscription publique. Les communes votent un crédit de base, l’État apporte une subvention modeste, mais l’essentiel provient des dons des habitants, des familles endeuillées, des associations locales et parfois des entreprises. Dans certaines paroisses du Haut-Doubs, le curé organise une quête spéciale en novembre 1919 : la tradition catholique de la Toussaint et de la commémoration des fidèles défunts se trouve naturellement associée à l’hommage aux soldats tombés. Les paroisses Saint-Fons et Feyzin sur la Toussaint et la mémoire des défunts illustrent comment cette pratique liturgique s’est entrelacée avec la commémoration patriotique dans toute la France.
Les sculpteurs comtois jouent un rôle majeur dans la statuaire des monuments. Georges Laëthier, Just Becquet, Henri Bouchard et plusieurs ateliers bisontins produisent des dizaines de monuments. Le poids financier reste considérable : la souscription d’un village de mille habitants peut atteindre l’équivalent d’une année de salaire moyen pour chaque famille endeuillée. Cette mobilisation collective témoigne de la profondeur du choc émotionnel ressenti dans le département.
Le déroulement de la cérémonie aujourd’hui
En 2026, la cérémonie du 11 novembre conserve une forme codifiée et solennelle qui a peu varié depuis le début des années 1930. À Besançon, le programme commence vers 9h30 avec un rassemblement des autorités à la préfecture. À 10 heures, un cortège officiel se forme et se dirige vers le monument aux morts du square Castan. La garde d’honneur est assurée par un détachement militaire, le plus souvent du 19e régiment du Génie ou du Centre national des sports de la Défense, basés dans la région.
À 11 heures précises, l’heure même où sonnaient les clairons en 1918, la cérémonie commence. Sont présents le préfet du Doubs, le maire de Besançon, le président du conseil départemental, les autorités militaires de la garnison, les députés et sénateurs locaux, ainsi que les représentants des associations patriotiques : Souvenir Français, Union nationale des combattants, Anciens combattants prisonniers de guerre, Fédération nationale des anciens combattants en Algérie. Les porte-drapeaux se rangent en demi-cercle devant le monument.
Le rituel se déroule selon un ordre précis. Les enfants des écoles bisontines, choisis chaque année dans des classes différentes, lisent à haute voix une lettre de poilu ou un poème patriotique. Suit le dépôt de gerbes, par ordre protocolaire : les associations, le maire, le préfet. La sonnerie aux morts, jouée au clairon par un musicien militaire, précède la minute de silence. Le préfet lit ensuite le message du ministre des Armées, identique pour toute la France, puis la Marseillaise est entonnée par l’assistance, soutenue par la fanfare militaire.
Dans les villages du Doubs, le programme est plus modeste mais suit la même structure. Souvent, la cérémonie est suivie d’un vin d’honneur en mairie, parfois d’un repas républicain dans la salle des fêtes. Ces moments de convivialité prolongent la commémoration et permettent aux générations de se rencontrer, aux anciens de transmettre leur mémoire aux plus jeunes.
Le ravivage de la flamme du Souvenir
La flamme du Souvenir, allumée pour la première fois le 11 novembre 1923 à l’Arc de Triomphe par André Maginot alors ministre de la Guerre, brûle sans discontinuer depuis cette date. Chaque soir à 18h30, une cérémonie de ravivage se déroule sous l’Arc de Triomphe : une association d’anciens combattants ou un groupe désigné réactive symboliquement la flamme avec un glaive, en présence des autorités militaires et de porte-drapeaux. Cette cérémonie quotidienne, tenue depuis plus d’un siècle sans interruption, constitue l’un des plus longs rituels mémoriels au monde.
Le Doubs entretient un lien régulier avec ce ravivage parisien. Plusieurs fois par an, des délégations du département montent à Paris pour participer à la cérémonie : comités locaux du Souvenir Français, associations d’anciens combattants, classes scolaires. Le ravivage est notamment l’occasion d’honorer la mémoire d’un soldat doubiste mort au combat ou de marquer un anniversaire associatif particulier. Une délégation peut être accompagnée d’enfants des écoles, qui déposent leur propre gerbe sous la flamme.
Le 11 novembre lui-même, plusieurs comités locaux du Souvenir Français du Doubs organisent des ravivages symboliques au pied de leurs monuments aux morts. Une bougie allumée, un brasero discret, parfois une simple flamme à pétrole permet de matérialiser le geste. Cette pratique, qui s’est diffusée dans les années 1990 et 2000, ancre localement le rituel parisien et le rend tangible pour les habitants des plus petites communes.
Les comités locaux et leur rôle dans le Doubs
Le Souvenir Français du Doubs s’appuie sur un réseau de 22 comités locaux répartis dans tout le département. Ces comités locaux du Souvenir Français sont les véritables artisans de la mémoire au quotidien. Ils regroupent des bénévoles, souvent retraités, parfois jeunes engagés, qui consacrent leur temps à entretenir les sépultures de soldats, à organiser les cérémonies du 11 novembre et du 8 mai, à animer les interventions scolaires, à fleurir les monuments tout au long de l’année.
Chaque comité est constitué d’un président, d’un secrétaire, d’un trésorier et d’un nombre variable de membres actifs, allant de cinq à quarante selon les communes. Les comités les plus actifs se trouvent à Besançon, Montbéliard, Pontarlier, Audincourt, Baume-les-Dames, Morteau, Maîche, Ornans et Valdahon. Leur action est coordonnée par la délégation générale du Doubs, qui siège à Besançon et représente le département auprès du siège national à Paris.
En amont du 11 novembre, les comités préparent activement la cérémonie. Ils nettoient le monument, vérifient les gravures, font fleurir le pied du monument par un horticulteur local, préparent les gerbes, contactent les porte-drapeaux des associations affiliées. Ils diffusent l’information dans les bulletins municipaux, sur les sites internet et les réseaux sociaux locaux. Ils sollicitent les écoles primaires et les collèges pour qu’une classe vienne déposer une gerbe et lire un texte. Ils accueillent les nouvelles familles arrivées dans la commune et les invitent à découvrir les noms gravés.
Les comités jouent également un rôle de veille patrimoniale. Ils signalent les monuments dégradés, financent partiellement leur restauration, sollicitent les municipalités lorsque l’entretien fait défaut. Ils repèrent les sépultures de soldats abandonnées dans les cimetières communaux et assurent leur perpétuité par le rachat des concessions ou la pose de plaques commémoratives. Cette action discrète mais constante préserve un patrimoine matériel irremplaçable.
La transmission aux jeunes générations en 2026
La question de la transmission aux jeunes générations s’est posée avec une acuité croissante depuis les années 2000. La disparition du dernier poilu français, Lazare Ponticelli, mort le 12 mars 2008 à l’âge de 110 ans, a marqué une rupture symbolique. Pour la première fois, la mémoire de la Grande Guerre devait se transmettre sans aucun témoin direct. Le 11 novembre cesse d’être un rendez-vous avec des survivants pour devenir un acte de transmission patrimoniale et historique.
Le Souvenir Français du Doubs a anticipé ce basculement et déploie depuis plus de dix ans une intervention scolaire structurée. Des bénévoles formés se rendent dans les classes de CM2, de cinquième et de troisième pour présenter la Grande Guerre, lire des lettres de poilus comtois, expliquer le sens des cérémonies. Ces interventions débouchent souvent sur la participation d’une classe à la cérémonie communale du 11 novembre : l’enfant qui a lu une lettre en classe lit la même lettre devant les autorités au pied du monument.
Les commémorations et cérémonies dans le Doubs intègrent désormais des outils numériques pour toucher les nouvelles générations. Plusieurs communes proposent des parcours mémoriels avec QR codes installés près des monuments, qui renvoient vers des fiches biographiques de soldats locaux. L’application Lectures de poilus, développée par une association nationale et relayée par le Doubs, permet d’écouter sur smartphone des extraits de lettres lues par des comédiens. Un podcast départemental, coproduit avec France Bleu Besançon, diffuse chaque année en novembre des épisodes consacrés à des destins individuels de soldats doubistes.
Les paroisses et le patrimoine religieux continuent par ailleurs de jouer un rôle dans la transmission. De nombreuses paroisses du Doubs célèbrent une messe pour les morts pour la France le dimanche le plus proche du 11 novembre. Cette messe rassemble familles, élus, anciens combattants et associations dans une démarche spirituelle qui complète l’hommage civil et républicain de la cérémonie au monument. La présence des plaques commémoratives à l’intérieur des églises, héritage du début du XXe siècle, ancre cette pratique dans une longue continuité.
Conclusion
Plus d’un siècle après l’armistice du 11 novembre 1918, la commémoration n’a rien perdu de son intensité dans le Doubs. Bien au contraire, la loi du 28 février 2012, qui a élargi l’hommage du 11 novembre à tous les morts pour la France, quel que soit le conflit, a redonné un sens contemporain à la cérémonie. Aux côtés des noms des poilus de 1914-1918 sont désormais évoqués ceux des soldats tombés en Indochine, en Algérie, au Liban, au Tchad, en Afghanistan, au Mali, et plus récemment dans les opérations extérieures conduites par la France.
Le 11 novembre devient ainsi une date à la fois historique et actuelle. Elle relie les générations, rappelle aux Français que la défense de la patrie a toujours un coût humain, et que la liberté, la paix et la république se construisent sur la mémoire de celles et ceux qui ont donné leur vie pour elles. Dans le Doubs, terre de garnisons et de tradition militaire, terre des fortifications de Vauban et de la Citadelle de Besançon, cette mémoire a encore de longues années devant elle. Le Souvenir Français du Doubs, ses 22 comités locaux et ses bénévoles veillent à ce qu’elle reste vivante.


